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vendredi 10 novembre 2023

La garden Party et autres nouvelles - Katherine MANSFIELD



Il s'agit d'un recueil de 15 nouvelles sur le thème du mariage, de la conscience de la vie, de la mort, des regrets, du devoir, de la maternité imposée. Chaque nouvelle découpe une tranche de vie, conscience fugace dans le gâteau du destin. Découverte de la pauvreté chez les voisins, mère dépassée par les enfants qu'elle ne souhaitait pas et qui s'en remet à la grand-mère, époux qui est hanté par le fait que son épouse a accompagné les derniers instants d'un jeune inconnu, fiançailles presque rompues, premier bal pour une jeune fille, dévotion de deux soeurs à un père terrible, etc... 


Très beau recueil de nouvelles que j'ai pu lire grâce au site https://www.ebooksgratuits.com/Je découvre cette auteur néo-zélandaise qui a finit ses jours en France. Les histoires portent souvent sur un personnage dans lequel on se glisse pour épouser ses inquiétudes, ses peurs, ses regrets, ce qui donne une atmosphère plutôt déprimante et pourtant les mots choisis transforment ces passages en scènes presque tragi-comiques, voire lumineuses, comme si les mots enveloppaient de leur réconfort la lassitude, le fardeau, la crainte.

Dans les livres qu’on lisait, les gens avaient des aventures, des inconnus vous suivaient et ainsi de suite. Mais personne ne les avait jamais suivies, elle et Constance. Oh ! si, il y avait eu une année, à Eastbourne, dans leur pension de famille, quelqu’un de mystérieux qui avait posé une lettre sur la cruche d’eau chaude, devant la porte de leur chambre ! Mais lorsque Constance l’avait découverte, la vapeur avait tellement délavé l’écriture qu’elles n’avaient pas pu lire ; même pas déchiffrer à laquelle des deux le billet était adressé. Et l’étranger était parti le jour suivant. Et c’était tout. Le reste de la vie s’était passé à s’occuper de papa, tout en évitant de se trouver sur son chemin.

ou encore

Leïla était convaincue que, si son cavalier tardait à venir et s’il lui fallait écouter cette merveilleuse musique, voir les autres glisser, voguer sur le parquet doré, elle en mourrait pour le moins, ou bien s’évanouirait, ou bien étendrait les bras et s’envolerait par une de ces sombres fenêtres qui révélaient les étoiles. – Notre danse, je crois… Quelqu’un s’inclinait, souriait, offrait son bras ; elle ne devait pas mourir, après tout. Une main lui prit la taille et elle fut entraînée comme une fleur qu’on jette dans l’étang.

publié en 1922

Illustration d'entrée de billet : Portrait de Katherine Mansfield par Anne Estelle Rice

dimanche 14 décembre 2014

CATTON Eleanor - Les luminaires

Aucune matière ne disparaît dans l'univers

1866. Une petite ville sur le port d'Hokitika, côte ouest de la Nouvelle-Zélande. Walter Moody qui a fuit l'Angleterre pour tenter de faire fortune parmi les chercheurs d'or s'installe à La Couronne, un modeste hôtel où il tente de se remettre de sa dernière traversée à bord de l'Adieu-vat. Pensant se détendre au salon, il y surprend une bien insolite assemblée de 12 personnes qui tentent de réunir leurs connaissances autour de la disparition mystérieuse du jeune Emery Staines survenue la même nuit que la mort du vieux Crosbie Wells. Cette même nuit a été retrouvée errante et amnésique Anna Wetherell, la plus jolie fille du coin, également connue pour se faire payer ses faveurs, aussitôt accusée d'avoir tenté de mettre fin à ses jours. Walter Moody va être l'observateur qui va remettre à leur place les événements comme autant d'éléments qui, vus sous un nouvel angle, prennent une nouvelle signification.
Il a fallu que j'attende cette fin d'année 2014 pour lire le plus beau livre de ces dernières années ! Beau dans sa forme, et beau dans son style. Je suis bluffée, je ne trouve pas d'autres mots. Ayant lu ce livre en avant première grâce à mes amis de Babelio, j'ai littéralement dévoré ce gros bouquin en 2 semaines (et je n'ai pas que cela à faire car je travaille mais j'ai beaucoup de trajets en train, ceci explique cela) afin d'être en mesure d'aller à la soirée donnée en l'honneur de l'auteur à l'ambassade de Nouvelle-Zélande à Paris en ce mois de décembre 2014.

Je n'ai pas dû me forcer car ce livre est un véritable "page turner" : irrésistible. Chaque chapitre commence par un petit résumé en quelques lignes.
Où un étranger débarque à Hokitika ; la réunion d'un conseil secret est troublée : Walter Moody refoule dans son cœur son souvenir le plus récent : et Thomas Balfour commence à conter une histoire.
Chaque personnage est associé à un signe du zodiaque ou une planète, chaque personnage évolue, se transforme, se dévoile sous une lumière progressive et inscrit son histoire au fil des chapitres. C'est vraiment très bien fait, j'ai même réussi à freiner mon impatience à lire la fin, ce que je fais toujours quand j'ai l'impression de ne pas comprendre là où l'auteur veut en venir. Ici, rien de tel, je me suis laissée portée par la vague, mais je devrais dire par le flux et le reflux du temps. Tous les personnages sont liés, s'assemblent, se croisent, s'éloignent, se perdent de vue, s'évitent, se cherchent, se retrouvent, s'aiment ou se détestent. L'auteur évoque un roman des origines, prenant place en Nouvelle-Zélande, sa patrie même si elle est née au Canada. Un pays où la nature est très présente, où même les maoris s'y sentent déracinés, passagers temporaires d'une île mystérieuse.
Hokitika dans les années 1870
Ne soyons pas surpris d'y découvrir des apparitions, de l'or qui apparaît dans la cabane d'un vieux marginal le jour de la mort de celui-ci, sa veuve qui débarque pour réclamer son dû, l'argent (je devrais dire l'or) entre temps ayant permis, par le jeu de petits arrangements, le démarrage de la construction de la nouvelle prison. Il y a ceux qui s’entraident et qui sont prêts à fermer les yeux, ceux qui ne s'aiment pas beaucoup et qui sont prêts à faire le mal et les héros, qui rétablissent l'équilibre.
-Le matin d'après la mort de Crosbie Wells, dit-il, Anna s'est réveillée en prison bardée d'or. Une quantité importante de minerai avait été cousu dans la doublure de sa robe, autour des baleines de son corsage. Elle ne savait pas du tout comment elle se trouvait porteuse d'une telle somme et naturellement, elle a pris peur. Elle a sollicité mon secours. J'ai cru indiqué de cacher l'or, puisque nous ne savions pas qui l'avait déposé sur sa personne, ni à quelle fin. (p.406)
Bien que chaque partie débute par le thème astral du jour de narration, ceci n'a aucune importance si l'on est comme moi, imperméable à cette science, car cet incipit illustre avec intelligence les interactions entre les personnages, et l'ascendance des uns sur les autres ; j'ai trouvé l'idée assez remarquable. Mais il n'est point question dans le roman d'astrologie que les sceptiques se rassurent !
Le lecteur amoureux des énigmes y trouvera son compte, de même que celui qui aime un style soigné. Il y a de la poésie, de l'humour, il n'y a a que de bonnes choses dans ce lourd objet tout jaune en version française (je ne sais pourquoi ce choix) cet objet qui fait la lumière, au sens propre du mot sur le mystère de l'or, des destins parallèles, des âmes sœurs...
Pour moi qui suit allée en Nouvelle-Zélande (et même dans les pays voisins) j'ai trouvé très juste le passage où Moody découvre que les constellations sont inversées par rapport à l'hémisphère nord. Quand on vient d'Europe et que l'on se retrouve dans le Pacifique, on se sent loin du monde, loin de son monde, et les perceptions que l'on a sont modifiées.

Un très beau livre à lire et à relire ! 


titre original : the Luminaries
année sortie 2013
édition française en 2015
par BUCHET-CHASTEL
990 pages
traduction de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Erika ABRAMS
illustration d'entrée de billet : couverture anglaise du roman