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vendredi 15 août 2025

The Silversmith’s Puzzle - Nev MARCH



1894. Jim Agnihotri et son épouse Diana Framji sont de retour à Bombay, accompagnés d'Adi le frère de Diana. Tous trois arrivent d'Angleterre où Adi s'était réfugié après avoir été accusé du meurtre de Satya, son ancien camarade d'Oxford et associé dans sa manufacture d'instruments chirurgicaux en argent désormais en banqueroute. La famille Framji est heureuse de cette réunion mais ne peut cacher sa perte sur plusieurs tableaux : le commerce du père a du plomb dans l'aile après de mauvais investissements et la famille a dû congédier de nombreux serviteurs. Par ailleurs, ils subissent toujours une sorte de mise à l'écart dans des cérémonies importantes parsies, du fait du mariage de Diana avec un étranger à leur religion.

Avec quelques indices de départ, murmurés par le mourant à Adi, seul témoin, Jim tente de compléter un puzzle dont il est bien loin de connaître la forme car en effet, plusieurs affaires sont imbriquées. Il lui faut retrouver qui a poignardé à mort Satya Rastogi, lequel cachait plusieurs secrets, afin d'innocenter Adi et se faisant, il cherche à comprendre pourquoi Satya avait besoin d'une grande somme d'argent, au point de falsifier une reconnaissance de dette, pourquoi il cachait une statue de Ganesh en argent recouverte d'or, pourquoi il s'est éloigné de sa famille brahmane, des orfèvres réputés dont tous les membres vivent ensemble dans une grande propriété.
Je termine à l'instant le 4è roman des aventures de Jim et Diana, dont le thème est toujours de nature policière avec meurtre et mystère. Pour rappel, je veux présenter l'ordre de lecture pour une meilleure appréciation des protagonistes :
  • tome 1 : Murder in Old Bombay Bombay 1892. On fait connaissance avec Jim qui est embauché par Adi Framji  afin de découvrir qui a tué son épouse et sa jeune soeur. Jim rencontre Diana, une autre soeur de Adi, et les deux tombent amoureux.
  • tome 2 : Peril at the Exposition. 1893. Jim et Diana sont désormais mariés et américains ; Jim travaille pour l'agence de détectives privés Dupree et Diana apprécie de l'aider. Ils doivent empêcher une bombe d'exploser lors de l'exposition universelle à Chicago.
  • tome 3 : The Spanish Diplomat’s Secret. 1894. Jim et Diana naviguent vers l'Angleterre, un noble espagnol est étranglé dans une pièce fermée de l'intérieur. Le capitaine du paquebot demande à Jim de trouver le coupable avant qu'ils ne débarquent en Angleterre.
  • une nouvelle qui s'insère entre les tomes 3 et 4 : A Disgraceful Embrace : A Short Story. 1894. A Londres, Jim est mandaté par le cabinet Dupree car un de leur client a été emprisonné pour homosexualité.
J'ai eu plaisir à poursuivre les aventures de Jim et Diana sans faire abstraction de quelques points négatifs que je peux comprendre lorsque l'on sait que l'auteur cherche à insérer dans son roman des personnes et des faits historiques, quitte à les déplacer dans l'axe temporel, c'est elle qui l'écrit à la fin du roman. Cela conduit par exemple à l'évocation de personnages, telle Cornelia Sorabji, première femme diplômée de l'université de Mumbai, la première femme à faire des études de droit à l'université d'Oxford et première femme avocate en Inde (on l'évoque également dans le roman Les veuves de Malabar Hill de Sujata MASSEY, dans le roman c'est une amie de Diana depuis leurs études en Angleterre.

Les nombreux mystères que doit résoudre Jim me font penser aux 12 travaux d'Hercule et cette masse de péripéties dessert le fil principal de l'énigme de départ en apportant de trop nombreux personnages. Jim devra donc en cours de route infiltrer une succursale de la Royal Mint à Bombay (hôtel de la monnaie anglaise de Bombay) pour découvrir comment un lingot d'or a pu être remplacé par une contrefaçon, se mettre en quête de l'auteur de la tentative d'assassinat du vieux jardinier resté habiter dans la manufacture d'argent car il n'a nulle part où aller, et bien d'autres pistes qu'il doit suivre, parfois en son propre nom, parfois sous couverture en se déguisant.

Find out how it was done, and by whom! I cannot sleep or eat until I uncover the culprit! When this load of bullion reaches the Bank of England, the fake will surely be discovered. My name, my reputation will be dust. Worse than dust. To a Parsi, to be known as a thief, a criminal … you cannot imagine what this means. My life will be over, but that matters not. My wife and children will be pariahs! Beggars will spit on them!”

« Découvrez qui a pu faire cela et comment ! Je n'arriverai pas à dormir ni manger tant que le coupable n'est pas découvert ! Lorsque le chargement de lingots parviendra à la Banque d'Angleterre, la fraude sera certainement révélée et mon nom, ma réputation seront réduits en poussière. Pire que cela. Pour un Parsi, être affiché comme un voleur, un criminel… vous n'imaginez pas ce que cela signifie. Ma vie sera finie, mais peu importe. Ma femme et mes enfants seront des parias ! Les mendiants leur cracheront dessus ! » 
 
carte postale "Royal Mint" à Bombay

Jim est fidèle à lui-même : téméraire et plein de tendresse, c'est le personnage principal de toutes les histoires. Son épouse Diana n'est présente que par touche de couleur, comme ses toilettes, robes européennes ou saris copieusement détaillés, un peu comme une marionnette faire-valoir, j'aurais aimé que l'auteur lui donne un rôle plus équilibré, au lieu de quoi Diana ne semble préoccupée que par sa fausse couche et à organiser une soirée pour ses anciennes connaissances. Adi est aussi un personnage important dans ce 4è tome, quoiqu'il passe la majeure partie emprisonné, il est le frère de Diana âgé de 2 ans de plus et on les prend pour des jumeaux car ils sont très proches de caractères et d'allure, c'est aussi le meilleur ami de Jim c'est pourquoi ce dernier fait tout pour lui éviter de finir la corde au cou.

Toutefois, l'auteur, elle-même une parsie zoroastrienne, tisse ses énigmes autour de plusieurs sujets de société qui lui tienne à coeur : le mariage mixte (parlant de religion), la vente d'enfants abandonnés, les castes, les parias, la pauvreté et elle n'est pas avare de détails sur les habitations, les jardins, les arbres et l'odeur des fleurs, une véritable plongée dans un pays entre traditions et modernité.

She flicked her head, saying, “We are Daivadnya Brahmins. Only family members can become goldsmiths. You see that girl?” She pointed at a child working in the garden. “She is from another caste, a low caste. Do you think just anyone can handle gold?” She scoffed and returned to shelling her peas.
Elle fit un signe de tête en disant : « Nous sommes des Brahmanes Daivadnya. Seuls les membres de notre famille peuvent devenir orfèvres. Vous voyez cette fille ? » Elle désigna une gamine qui travaillait dans le jardin. « Elle est d'une autre caste, inférieure. Pensez-vous que n'importe qui puisse manipuler de l'or ? » Elle ricana et retourna écosser ses petits pois.

Chhatrapati-Shivaji-Maharaj-Park
Le parc Chhatrapati Shivaji Maharaj


La fin ouvre la possibilité d'un 5è roman lorsque McIntyre, le commissaire principal de la police de Bombay propose à Jim une nouvelle affaire : partir à la recherche du colonel Sutton, l'ancien commandant de Jim lorsqu'il était à l'armée, récemment disparu au cours d'une chasse au tigre.

Je suivrai évidemment cette nouvelle aventure car j'apprécie les moments que je passe avec Nev March qui me mettent dans une sorte de bulle temporelle ; j'espère que le personnage de Diana prendra un peu plus d'épaisseur car même si elle accomplit quelques tâches qui ont leur importance, elle n'est pas assez exploitée pour une série littéraire qui annonce "un couple de détectives".

publié en 2025 uniquement en langue anglaise (lu en e-book)



illustration : statue de Ganesh par Laura Olsen via licence unsplash

jeudi 10 juillet 2025

L' inspecteur Chopra et l'héritage inattendu - Vaseem KHAN



Le dernier jour de son travail, l’inspecteur Chopra doit résoudre le meurtre d'un jeune homme retrouvé noyé et reçoit une lettre de son oncle qui lui demande de prendre soin d'un éléphanteau. Rentré chez lui au complexe de l'Air Force Colony, un attroupement autour de l'éléphanteau lui confirme que ce n'était pas une plaisanterie. De retour au poste de police le lendemain, son successeur lui explique clairement qu'il a bien l'intention de classer sans suite cette noyade qu'il considère accidentelle. Chopra a une intuition, que renforce la détresse de la mère du jeune garçon persuadée que parce qu'ils sont pauvres, la police ne cherchera pas à confondre l'assassin de son fils. L'autopsie que Chopra demande lui donne raison : le jeune homme s'est bien noyé mais il a été maintenu de force dans l'eau. Chopra se fait un devoir de résoudre ce meurtre et se met en chasse tout en cherchant la meilleure solution pour héberger son éléphanteau bien encombrant dans sa résidence.


Chopra était un homme à l'esprit pratique et il avait déjà réfléchi à la façon dont il allait occuper son temps, maintenant qu'il avait quitté les forces de l'ordre. L'argent n'était pas un problème : on lui avait accordé sa pleine pension, et ses besoins n'étaient pas bien importants. Non, ce qui terrifiait Chopra, c'était ce sentiment au fond de ses tripes que tout ce qu'il pourrait faire à présent ne suffirait jamais à remplir l'existence de l'homme qu'il était. (p.37)

Quel bonheur de lire ce genre de roman qui oscille entre critique de la société, ici Bombay, ses faubourgs malodorants et sa société corrompue au plus haut niveau, et la vie ordinaire d'un cinquantenaire fraichement retraité qui peine à rester reclus dans son 15 étage et qui se sent déterminé à faire éclater la vérité bien qu'il n'en ait plus les pouvoirs, le tout saupoudré de nombreux traits d'humour. Chopra cache ses activités à sa tendre épouse en mal d'enfant qui se demande si son mari ne va pas aller voir ailleurs. 

Un très bon moment de lecture qui fait voyager, avec en prime, la présence peu ordinaire de Ganesh l'éléphanteau qui finit par "voler" au secours de son maître en difficulté, mû par un étrange lien télépathique, ce qui rend le roman mystérieux.

Chopra, pétrifié par la surprise, vit le petit Ganesh bousculer le malfrat par l'arrière, le faisant tomber, tête en avant dans l'eau. Puis il le piétina au pas de charge, passant sur son dos et sa tête.
Chopra retrouva peu à peu ses esprits. Il ne savait aucunement comment et pourquoi tout cela était arrivé. C'était bien la réalité, pourtant. Comment le petit Ganesh avait-il pu le retrouver ? Versova Beach n'était pas tout prêt de la résidence où vivait l'inspecteur. Certes, peu de gens avaient dû prêter attention à un éléphanteau déambulant seul dans les rues de Bombay, mais ce qu'il ne parvenait pas à comprendre, c'était comment l'éléphant avait pu le retrouver. (p.228-229)

La fin du roman laisse entendre qu'il y a une suite, l'ex-inspecteur ayant créé son agence de détective mettant en avant son nouvel acolyte Ganesh : "The Baby Ganesh Agency", les romans suivants ne sont pas traduits en français.


publié en 2017 "The Unexpected Inheritance of Inspector Chopra"
et en 2019 pour la version française



illustration : éléphanteau

samedi 5 avril 2025

Murder in Old Bombay - Nev MARCH


MEURTRE DANS LE VIEUX BOMBAY

1892. Le capitaine Jim Agnihotri est à l’hôpital militaire de Poona, à 4 h de route de Bombay, et passe ses journées à lire les journaux ou les romans de Sherlock Holmes. Un article dans un quotidien attire son attention : Adi Framji, un jeune veuf a publié un plaidoyer évoquant la mort de sa femme et de sa jeune soeur qui se seraient jetées d'elles-mêmes de la tour de l'horloge de l'université en plein après-midi. Le jeune veuf ne croit pas à la thèse du suicide conclu par la police. Une fois sorti de l'hôpital, Jim rejoint Bombay où il se présente au journal du quotidien pour un poste de journaliste et propose au rédacteur en chef de reprendre l'investigation sur le meurtre des deux jeunes femmes. Introduit dans la maison des Framji, Jim accepte de travailler pour Adi au lieu d'être mandaté par son journal. Sa tâche est de retracer les évènements qui ont conduit les deux jeunes femmes à leur mort et de découvrir le secret qu'elles ont gardé pour elles. Jim fait la connaissance de Diana, la soeur d'Adi Framji tout juste rentrée de Londres où elle a fait des études. Les deux jeunes gens sont de suite très attirés l'un par l'autre, mais la famille Framji est de religion parsie et cela empêche toute union avec une personne non parsie sous peine d'exclusion de cette communauté.




Contexte

Après les romans de Sujata Massey j'avais envie de poursuivre mes lectures avec la même atmosphère et je suis tombée sur ceux de Nev March. Ce roman est le premier tome des mystères du capitaine Jim et de Lady Diana.

Les personnages

Capitaine Jim Agnihotri est un anglo-Indien avec un père inconnu anglais et une mère indienne de la caste supérieur des brahmanes ; il a été confié dans une mission et en est parti pour s'engager dans l'armée britannique où il a servi dans la "Fourteenth Light Cavalry” (14è régiment de cavalerie légère).

Blessé au combat, il souffre d'un grave syndrome de stress post-traumatique et est rendu à la vie civile. D'un esprit combatif et généreux, très bien élevé il a pour but d'aider les autres. Ses origines mixte indo anglaise et sa couleur de peau plus claire lui permettent de s'immerger dans diverses communautés des plus pauvres aux plus riches sous divers déguisements. Tout cela ne va pas l'empêcher d'être régulièrement blessé soit au cours de son investigation, soit sur le ring car l'ancien capitaine est un boxeur né !

I was thirty, an age when many soldiers were retired and married, with a brood of three or four. But an Anglo-Indian is rarely welcome, and finding a wife would not be easy. No, I needed a job, a direction. I needed this post almost as much as Adi needed to lay his ghosts to rest. I was on the hunt, and it felt good to have a goal.
[ma traduction] J'avais trente ans, un âge où beaucoup de soldats sont retraités et mariés, avec trois ou quatre enfants. Mais un Anglo-Indien est rarement apprécié et il n'est pas simple pour lui de trouver une épouse. Non, j'avais besoin d'un travail, d'un but et je ressentais le besoin d'accepter cette proposition autant qu'Adi avait besoin d'enterrer ses fantômes. J'allais partir en chasse, et c'était bon d'avoir un objectif.

 

ma représentation de Jim et Diana

Lady Diana est une jeune femme parsie qui a étudié en Angleterre ; au début du livre, elle revient à Bombay et entame une relation privilégiée avec le capitaine Jim dont elle se sent très proche et qu'elle veut à tout prix aider dans sa poursuite de la vérité. Ella s'habille soit à la mode anglaise, soit parsie. Elle fête ses 20 ans. A Oxford, elle a croisé Cornelia Sorabji, qui a réellement existé, elle la cite parfois comme exemple.

Burjor put down his spoon. “Diana. You know that would be unwise.” His somber look passed from Diana to me. “Society has rules, Diana. Breaking them carries consequences. Take your friend Cornelia, twenty-four years old and unmarried. When her father converted to Christianity, his own family disowned him. (p.364)
[ma traduction] Burjor reposa sa cuillère. "Diana, tu sais que ce ne serait pas prudent". Son regard sombre quitta Diana et se posa sur moi. "La société a des règles ma fille. Les briser entraîne des répercussions. Prend l'exemple de ton amie Cornélia, 24 ans et toujours célibataire car lorsque son père s'est converti au christianisme, sa propre famille l'a désavoué.


ma représentation de monsieur et madame Framji
les parents de Adi et Diana
(photographies de Philippe Jacques Potteau)

Une énigme basée sur une histoire vraie 

Le drame de départ est basé sur une histoire vraie : en 1891, deux filles de la communauté parsie ont chuté de 60 mètres depuis la tour de l’horloge de Rajabai à Bombay et la cause réelle de leur mort n'a jamais élucidée.

carte postale mémorielle des jeunes Godrej

Nées à la fin des années 1800, deux filles Godrej étaient des belles-sœurs. L’aînée, Bacha Godrej, était l’épouse de 20 ans d’un étudiant en droit de 22 ans, Ardeshir Godrej. Sa sœur de 16 ans, Pilloo Kamdin, était déjà mariée, mais n’avait pas encore rejoint la maison de son mari. Ces deux jeunes femmes s’étaient rendues à l’université cet après-midi-là, avaient grimpé les 200 marches qui menaient à la galerie de la tour de l’horloge, et l’une d’elles, puis l’autre, étaient mortes. Des témoins avaient assisté à une altercation entre des jeunes hommes dans l’heure précédant la mort des femmes, ce qui avait donné lieu à une enquête et à une arrestation. Toutefois, les circonstances exactes de la mort et l'identité du ou des meurtriers éventuels n'ont jamais été élucidées.

Les ressources de l'auteur

L'auteur, elle-même parsie de naissance, désormais américaine (mariée avec un homme qui n'est pas parsi), s'est plongée dans les archives familiales dont elle a hérité, en particulier un livre écrit par Delphine Menant dont elle s'est procuré une traduction anglaise.


De nombreux localisations dans le roman sont celles de sa famille qui habite en Inde, par exemple "Forgett Street" où habite le capitaine Jim, ou encore Poona. Certains noms propres sont également tirés de la vie réelle.

L'auteur utilise quelques évènements historiques pour illustrer certains passages de son roman comme la mutinerie des Cipayes de 1857 ; on pourra voir un film qui explique ce drame "Mangal Pandey - The Rising (2005)".

D'autres thèmes sérieux sont abordés : la cérémonie du sati (crémation des veuves), la prostitution d'enfants (une jeune orpheline de 12 ans est proposée à Jim par son "maître" en échange de 2 roupies) ou encore la traite d'esclaves en partance pour la Guyane.

La Tour Rajabai ou tour de l'horloge


 




  • Principal lieu du drame qui a frappé les jeunes dames d'une mort atroce, la Tour Rajabai existe encore et domine le campus de l’Université du haut de ses 85 mètres.
  • Architecte : Sir George Gilbert Scott qui s’est inspiré de Big Ben à Londres, au style gothique vénitien.
  • Rajabai est le nom de la mère du mécène Premchand Roychand.

Mon avis

Le début du roman est très prometteur mais au milieu, l'auteur entame une digression qui ralentit le rythme et l'intérêt de l'histoire puisque le personnage principal se retrouve à faire d'autres tâches qui rallongent sa propre enquête et la résolution du mystère.

J'ai apprécié le style riche de l'auteur, qui fourmille de détails que ce soit dans les décors, les habits, les comportements et les pensées.
Toutefois, l'enquête piétine et perd de son intérêt avec trop de personnages secondaires qui perdent Jim dans son avancée vers la vérité. Je n'ai pas tellement apprécié les atermoiements entre Jim et Diana sur l'acceptation ou pas de leurs sentiments respectifs.
Malgré cela, j'ai hâte de lire la suite car j'ai beaucoup d'espoir sur l'évolution des personnages qui promettent d'incarner un nouveau genre de couple détective.

publié en 2020 uniquement en langue anglaise (lu en e-book)



Structure : 3/5
Crédibilité de l'auteur : 4/5 
Style d'écriture : 4/5 
Coup de coeur : 4/5


  • Illustration d'entrée de billet : tour de l’horloge de Rajabai
  • Source illustrations et informations complémentaires dans mon article : interview de l'auteur (articles et vidéos), livres "les Parsis" de Delphine Menant et recherches sur internet

dimanche 9 mars 2025

The Mistress of Bhatia House - Sujata MASSEY



Bombay, 1922. Une réception est donnée chez Sir Dwarkanath Bhatia, un riche veuf directeur d'une compagnie de construction, afin de collecter des dons pour la construction d'un hôpital dédié à la femme et l'enfant qui subissent un fort taux de mortalité, due aux soins inadaptés ou inexistants, aux multiples grossesses des mères parfois à peine sorties de l'enfance, au manque de personnels soignants spécialisés.

Le projet de cet hôpital est porté par la Dr Miriam Penkar, spécialisée en obstétrique et future directrice de l'établissement, dont le combat d'avant garde concerne la grossesse maitrisée et il est soutenu par la belle-fille de  Sir Dwarkanath Bhatia qui a convié ses amies et dames de la société indienne ainsi que quelques anglaises de bonnes famille. Perveen s'y rend à la place de Gulnaz, sa belle-sœur qui vient d'accoucher afin d'apporter sa contribution. Lors de cette garden-party, l'enfant héritier des Bhatia prend feu et est sauvé par Sunanda sa nounou, une jeune femme de 20 ans, les deux sont grièvement brûlés.

Bientôt, les drames s'enchainent : la nounou est accusée d'avortement et enfermée, Sir Dwarkanath Bhatia, principal donateur pour le futur hôpital et en particulier pour donner le terrain, meurt assez soudainement victime d'un empoisonnement au plomb peu de temps après s'être rétracté du projet, la cabane de jardin où résident les employés de la maison des Mistry est incendiée et enfin c'est au tour du jeune hériter à peine remis de ses brûlures d'être victime d'un empoisonnement.




Une édition en français sort en septembre 2025




Pour se 4è tome, l'auteur n'a pas ménagé sa peine et de nombreux thèmes puissants sont ici abordés : fausse déclaration, viol, dépression, falsification du cadastre pour n'en citer que quelques uns.

Tout en regrettant de ne pouvoir exercer en tant qu'avocate puisque interdite de se présenter au concours car elle est une femme, Perveen doit subir de nombreux affronts et moqueries comme ce moment où elle est expulsée d'un tribunal.

Sans oublier de satisfaire ses propres besoins d'amour en recherchant la compagnie de Colin Sandringham, son amoureux interdit par les conventions sociales, Perveen n'est pas une femme à se laisser abattre et elle va cette fois œuvrer sur de nombreux tableaux :
  • prendre la défense de Sunanda et rechercher l'auteur de la lettre de dénonciation, 
  • héberger Sunanda chez elle après que la jeune nounou ait été mise à la porte de la maison de son frère afin de lui permettre de soigner ses brûlures infectées,
  • rechercher l'auteur du viol subi par Sunanda qui en garde de vagues souvenirs (elle a été frappée),
  • “He hit the back of my head. I thought he would kill me.” / Il m'a frappé à l'arrière de la tête ; j'ai vraiment pensé qu'il allait me tuer(p.316)
  • s'investir dans le combat sur la maîtrise de la natalité du Dr Miriam Penkar qui a sollicité son aide notamment pour instruire le cadre légal du futur hôpital,
  • You must join the core committee and handle the legal contracts for "us.”(p 15). / Vous devriez nous rejoindre au conseil d'administration et vous occuper de la partie juridique.  
  • enquêter sur le moyen mis en oeuvre pour empoisonner le doyen puis celui du petit garçon,
  • prendre en charge sa nièce après le départ de Gulnaz victime de dépression post-partum qui est retournée chez ses parents.

Mon idée de la garden-party à la maison Bhatia


Le raja Raj Singh de Chamba et sa rani
dans les jardins de Rajnagar

L'intrigue

L'auteur poursuit la description de la société indienne du début du XXè siècle
  1. dans le premier tome "Les veuves de Malabar Hill", Perveen résout l'héritage de trois veuves qui ont failli se faire dépouiller par l'enfant illégitime du défunt,
  2. dans le deuxième tome, "La malédiction de Satapur", Perveen enquête pour le compte du gouvernement ce qui est le mieux pour l'éducation de l'hériter d'une principauté (et fait la connaissance de Colin),
  3. dans le troisième tome "Le prince de Bombay", Perveen résout le meurtre d'une jeune étudiante,
  4. dans ce quatrième tome, l'auteur dépeint davantage l'aspect social avec la division des classes, la ségrégation raciale (les indiens ne sont pas autorisés à entrer dans certains clubs, la parentalité, le traitement des employés de maison, l'exploitation des plus faibles, la corruption de la police, l'enlèvement contre rançon. Un effet papillon des plus dramatiques va entraîner la désolation : 
    • (1) le Nawab de Varampur possède un terrain qu'il est prêt à céder pour l'hôpital - les Bhatia assurant les matières premières - mais il est volage, psychopathe et très porté sur les jeunes femmes (y compris non consentantes) et exerce son "droit de cuissage" à son bon plaisir,
    • (2) deux associés peu scrupuleux tentent de tirer avantage de la situation en sacrifiant la victime censée porter l'affaire devant la justice afin de mettre Varampur en difficultés et de récupérer ses terrains,
    • (3) élimination de tout opposant qui pourrait faire foirer l'arnaque : les terrains rapporteront bien plus en réalisant beaucoup de construction (promoteurs véreux) plutôt qu'un hôpital. 
“Ladies have good intentions, but they cannot guarantee land or building materials. All of that is up to the husbands, and for us, business always comes first. There are other uses for Varanpur stone.”(p. 324) / Ces dames ont de bonnes intentions mais elles ne fournissent ni le terrain ni les matériaux de construction. Tout est sous le contrôle de leur mari, et pour nous, les affaires avant tout. Nous avons d'autres projets pour les terrains de Varampur. 

La pâtisserie Yazdani


Yazdani bakery dont il est question dans le roman


Perveen et Colin

La relation clandestine "en tout bien tout honneur" entre Perveen et Colin prend racine : baisers fougueux, entente cordiale au delà de la chair, j'aime beaucoup et je trouve que l'auteur gère bien leur attachement grandissant.

From the twenty-foot distance, Colin sent Perveen a look that seemed to implore her to join them. Instead, she sent back a message with her eyes. I love you. These were words she’d never said aloud to him, but that she hoped he could understand. (p.415)

Ma traduction

Colin envoya à Perveen un regard qui l'implorait de parcourir les 6 mètres qui les séparaient mais elle lui répondit "Je vous aime" sans même parler, son regard portait les mots qu'elle ne pouvait s'autoriser à dire à voix haute mais qu'elle espérait qu'il comprenne. 

J'espère comme beaucoup d'autres lecteurs, une prochaine évolution de leur histoire sans trop avoir beaucoup d'espérances, à moins que Perveen et Colin ne finissent par quittent l'Inde qui n'est pas prête pour leur union.

“Love cannot conquer all, you are saying.” “Not in my country, and perhaps not yours, either. ” Perveen stretched out a hand across the table toward him. Softly, she said, “What we have together is special—but I hope you understand it can’t ever be a happily-ever-after fairy tale.” (p.268)

Ma traduction
 
Vous dites que l'amour ne peut pas tout conquérir, ceci est vrai dans mon pays et sans doute dans le vôtre. Perveen lui tendit la main à travers la table. Ce qui nous rapproche est spécial mais j'espère que vous comprenez que cela ne peut pas se terminer en gentil conte de fée.

  

La maitresse de la maison Bhatia ?

Le titre n'est pas le plus approprié car il n'est pas vraiment question de "la maîtresse de la maison Bhatia" dans ce roman, elle n'a pas un rôle important, en tout cas moins que la nounou qui pour moi est l'héroïne en tant que victime persécutée.

L'humour bien présent

J'adore cet extrait. Contexte : Tajbanu, la grand-mère (mère de Gulnaz) veut savoir si sa petite-fille grandit bien et si elle a pris du poids.]



(ma traduction)

- Je ne suis pas certaine car je suis absente la plupart du temps.
Perveen eut l'intuition d'avoir dit une bêtise.
- Vous avez raison, il est important de surveiller le poids, je vais lui demander (à la nounou).
- Avez-vous une balance ?
Tajbanu cherchait à savoir si Perveen allait mentir.
- Je ne sais pas.
Perveen eut une idée.
- Notre cuisinier dispose d'une grande balance.
Tajbanu porta la main à son visage.
- Oh mon Dieu ! Allonger ma petite fille comme une botte d'oignons ou un morceau de viande !
- Nous aurons une balance rien que pour elle dès demain.

Texte original (page 287)
"I’m away most days, so I’m not sure.” Perveen had a sense she’d said the wrong thing. “You are right that checking weight is important. I’ll ask her.” “Do you have a baby scale?” Tajbanu was watching Perveen closely, as if to catch her in a lie. “I don’t know.” Perveen had a sudden inspiration. “Our cook, John, has a large scale in his kitchen—” Tajbanu put a hand to her head. “Oh, meri mai! To lay my grandchild on the same place as onions and meat!” “We will be sure to have a proper scale by tomorrow.”

Le pot aux roses

Les coupables sont démasqués dans une fin à la Hercule Poirot digne d'Agatha Christie sans toutefois donner entière satisfaction sur les empoissonnements qui eurent lieu "par accident". Concernant les malheurs de Sunanda, c'est au hasard d'une conversation avec Colin dont le travail consiste à relever les limites des territoires que Perveen comprend que certaines personnes ont intérêt à annexer des terrains appartenant au Nawab de Varampur, d'où la tentative d'intimidation sur la nounou sa victime pour quelle porte plainte, avec comme incidence la récupération de terrain puisque la colonie britannique ne peut juger et condamner un prince mais peut lui retirer des terres.


Et la suite ?

Ah la la me voilà pour un temps orpheline de cette histoire, de cette héroïne que j'ai adoptée comme elle m'a envoutée !
deux femmes parsies

Gulnaz retournera-t-elle chez elle auprès de son mari et son bébé ?
Perveen aura-t-elle la force de présenter Colin à sa famille ?
J'espère que l'auteur travaille à nous concocter une nouvelle aventure de Miss Mistry !


publié en 2023 (langue anglaise) 432 pages



Autre couverture pour les éditions Penguin


Structure : 4/5 (des longueurs)
Crédibilité de l'auteur : 5/5 (beaucoup de détails, de recherches)
Style d'écriture : 4/5 (très agréable à lire)
Coup de coeur : 5/5

Illustration d'entrée de billet : Moha Bhakta Laxmi and Rudra

dimanche 26 janvier 2025

Le prince de Bombay - Sujata MASSEY



Edward VII, le Prince de Galles est en visite en Inde et arrive à Bombay où plusieurs festivités sont organisées, à commencer par un défilé auquel la population est invitée à se rendre. Freny Cuttingmaster, une étudiante de l'université Woodburn consulte Perveen Mistry afin de savoir si un étudiant risque l'exclusion s'il refuse de participer aux acclamations. Le jour du défilé, Freny bien que présente à l'appel obligatoire du matin, ne se trouve pas sur les gradins installés devant son université et son corps est retrouvé en contrebas de la galerie de son bâtiment, victime d'une chute mortelle. Parallèlement à ce drame, un jeune étudiant de la même université tente de perturber le défilé avant d'être fermement maîtrisé et interpelé tandis que dans certains quartiers de Bombay, des émeutiers s'adonnent à des attaques sur des personnes et des biens, saccageant des vitrines en protestation de tout ce qui a trait aux Anglais et à leurs partisans.



En mémoire de la jeune étudiante qui était venue lui demandé conseil, Perveen assiste les parents dévastés à affronter le procès qui doit statuer s'il s'agit d'un accident ou d'un meurtre et au terme duquel ils pourront enfin récupérer le corps de leur fille pour exécuter leur rite funéraire parsi. Aidée de son amie Alice, professeur de mathématique dans l'université Woodburn, et également de Colin qui, pour un temps, a quitté Satapur pour rejoindre la suite du prince en tant qu'ancien camarade d'études, Perveen va reconstituer les évènements de cette journée fatale et découvrir les responsables de la chute de Freny.
 

Je ne pouvais pas attendre très longtemps après la lecture des deux premiers tomes de cette série des "aventures de Perveen Mistry" car c'est un véritable bonheur que de dévorer ce genre de roman qui présente une enquête suite à une mort suspecte dans un cadre historique et en immersion dans le Bombay des années 20 au sein d'une communauté parsie dont on découvre les différents rites pour les vivants et les morts.

Comme pour un film à suspens, l'auteur nous mène sur de fausses pistes, des témoins méfiants, on avance à tâtons ce qui peut sembler long au lecteur pressé mais moi je me suis régalée car le déroulement est très plausible et sans invraisemblances. Il est très facile de se mettre dans la peau de Perveen qui respecte la famille, sa réputation ; elle aussi est favorable à l'indépendance de l'Inde mais pas dans les actes de violence conformément aux préceptes de sa religion parsie. Avec elle on déguste des mets exotiques, on s'installe dans une suite de grand hôtel, on s'habille de sari en soie colorés.

Sari à la mode parsie par M. V. Dhurandhar


Le quatrième tome n'est pas traduit en français mais j'ai déjà décidé de le lire en anglais donc vous aurez compris que je recommande à 100% la lecture de cette série qui met en scène une héroïne atypique dont on découvre les peurs, les joies, la moralité, les amitiés et l'attachement amoureux pour quelqu'un qui, a priori, ne plaira pas du tout à sa famille car Colin, l'administrateur rencontré lors de son travail de conseil à Satapur, est anglais.




publié en 2021



Perveen s’en alla avec sa mallette contenant ses jumelles de théâtre, ainsi que sa boîte de cartes de visite, des stylos et un bloc-notes. La mallette lui donnait plus la sensation d’être une travailleuse qu’une spectatrice en chemin pour la parade. Et alors que la plupart des gens étaient parés d’atours de fêtes, elle était vêtue d’un ordinaire sari bandhej en soie pêche et rouge, par-dessus une tunique de coton blanc. Elle regrettait aujourd’hui cette tunique qui était typiquement européenne. Les indépendantistes émettraient des hypothèses à son sujet, tout comme les fidèles de la Couronne. Personne ne devinerait que la raison de sa présence n’avait rien à voir avec l’adoration ou la destruction. Elle était en mission pour observer les réactions de la ville à la venue d’Edward – elle souhaitait découvrir quel type d’action Freny avait choisi. (p.29) 

 

Vers la critique du livre suivant "The Mistress of Bhatia House"


Illustration d'entrée de billet : Royal Party in Bombay, Edward, Prince of Wales, Royal Tour of India, 1921-1922

jeudi 9 janvier 2025

La malédiction de Satapur - Sujata MASSEY


Peu après avoir réussi à sanctuariser l'héritage des veuves de Malabar HillPerveen Mistry est envoyée dans les montagnes Sahyadri pour enquêter au palais de Satapur où le maharadjah puis son fils ainé, sont morts à un an d'intervalle. Sans pouvoir approcher ni la veuve, ni la mère de feu maharadjah qui pratiquent la purdha, le gouvernement britannique a embauché Perveen afin qu'elle détermine ce qui est le mieux pour le second fils seulement âgé de 10 ans en attendant qu'il ait l'âge de régner : la mère du garçon souhaite qu'il parte en Angleterre faire son éducation et également le mettre hors de danger car elle est persuadée que quelqu'un veut sa mort, tandis que la grand-mère désire qu'il reste au palais. Après bien des déboires, des tentatives de l'éliminer, Perveen va comprendre que, si malédiction il y a, elle n'a rien de surnaturel.



Une suite encore plus intéressante que le 1er volume

C'est avec une grande satisfaction que je retrouve l'avocate Perveen qui s'aventure seule dans l'épaisseur d'une région reculée et plutôt hostile où elle trouvera heureusement des appuis et mieux encore, un jeune homme qui ne restera pas insensible à son charme et sa personnalité.
-Est-ce que votre main va bien ? Elle est rouge.
-J'ai touché quelque chose de chaud tout à l'heure. mais ça va.
-Je suis désolé, nous n'avons pas de glacière, dit-il avant de marquer une pause. Ne laissez pas la lampe allumée si vous n'en avez plus besoin. Il y a trois piles à l'intérieur, et elles n'ont qu'une durée de quelques heures.
-Je comprends.
Elle déverrouilla la goupille afin d'éteindre la torche. La brève décharge ne s'était pas encore totalement évanouie de sa main, et cette sensation n'avait rien à voir avec la brûlure.
Elle avait donné sa main au conducteur du train en descendant de sa voiture à Khandala, la veille. Elle avait déposé des pièces dans la main burinée du marchand de sucreries au village de Satapur. C'était le genre de contact que les femmes n'avaient pas en général, mais elle n'en avait pas été troublée pour autant.
C'était différent. Elle avait ressenti la même décharge physique au contact de Colin que lorsqu'elle l'avait observé s'étirer dans sa pratique de yoga. C'tait une sensation dangereuse. (p.132)

genre de palanquin utilisé par Perveen pour se déplacer (pas de route)

Une fois qu'ils furent parvenus dans la lumière dorée de la véranda, Perveen put voir Mr Sandringham complétement. C'était un jeune fonctionnaire, qui n'avait peut-être pas encore trente ans, même si les lunettes à montures métalliques lui donnait une aura d'intellectuel. Mais il ne portait pas l’habituel costume de lin que les fonctionnaires comme Sir David affectionnaient. Sa silhouette dégingandée était vêtue d’une chemise blanche froissée, dont la poche de poitrine arborait une tache d’encre, et d’un jodhpur kaki chiffonné enfoncé dans des bottes d’équitation. Sandringham avait l’air d’un savant perdu dans la jungle – et sa connaissance de la nomenclature zoologique et sa lecture du Rāmāyana ne faisaient qu’exacerber cette impression. Elle prit conscience un peu tardivement qu’il l’observait lui aussi. Il cligna des yeux derrière ses lunettes. — C’est tout à fait étrange mais il me semble vous connaître. Où nous sommes-nous déjà rencontrés ? (p.36)

Sous couvert de l'enquête au sein du palais, deux enquêtes en réalité : car Perveen cherche non seulement à déterminer ce qui est mieux pour le jeune héritier mais aussi dans quelles circonstances, son père et son grand frère sont morts, l'auteur aborde encore une fois la condition des femmes (les riches et les servantes) et la perception de leur entourage. Nous découvrons par petites touches la sensibilité du caractère de Perveen, déterminé et combatif : une main de fer dans un gant de velours ; en effet, Perveen est une héroïne comme j'aurais aimé l'inventer et je suis certaine que ma chère Agatha Christie aurait apprécié ce personnage qui, après un malheureux mariage, fait la rencontre d'un homme intéressant mais interdit : de quoi alimenter notre penchant pour le romantisme !

Je m'inquiète pour votre sécurité. Si vous êtes assassinée dans le palais ou sur le trajet, que dirai-je à votre époux ?Que je vous ai envoyée là-bas complétement seule ?
- Oh, taisez-vous ! Il ne fait pas vraiment partie du tableau.
Ces paroles impolies sortirent de sa bouche avant même qu'elle puisse les stopper.
Mais Colin paraissait plus perplexe qu'offensé.
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Elle n'avait pas l'intention de divulguer quoi que ce soit, mais elle ne voulait pas qu'il utilise son mari contre elle.
- Cet homme est comme mort pour moi, confia-t-elle d'une voix tendue. Il ne fait pas partie de ma vie. Si on m'assassinait, cela l'arrangerait plus qu'autre chose.
- Etes-vous en train de me dire que vous vivez séparément ? demanda Colin en s'appuyant sur le dossier du banc comme pour mieux jauger Perveen du regard.
-Oh oui, répondit Perveen en s'obligeant à prendre un ton désinvolte. Il se trouve à plus de mille cinq cent kilomètres de moi. Et j'aimerais qu'il soit encore plus loin.
- Vous êtes divorcés ?
Le ton calme de sa question ennuya Perveen.
- Non. Je ne peux pas divorcer de Cyrus, parce qu'il ne m'a pas assez maltraitée. Une femme parsie ne peut obtenir le divorce que si les dommages infligés sont très graves - il aurait fallu que je perde un œil ou un membre.
Colin avait pâli. Le fait qu'elle ait évoqué la perte d'un membre lui avait peut-être rappelé sa propre jambe. (p.362-363)




Le récit à la 3è personne est enrichi de nombreux dialogues ce qui rend la lecture vraiment dynamique et vivante (je m'étonne même que personne n'ait eu l'idée d'en faire une série cela changerait !). Pour son enquête, Perveen se rend dans de multiples endroits entre l'auberge de circuit où elle réside en compagnie de l'attirant Colin Sandringham (l'agent politique, victime d'un accident durant lequel il a perdu sa jambe) et ses serviteurs, le palais de Satapur, et les dangereux chemins de montagnes difficilement praticables, surtout de nuit ! Son opiniâtreté, ses observations pertinentes "sur le terrain"  et son intuition vont lui permettre de découvrir les raisons de la terrible vengeance d'un fils renié car né hors mariage.


publié en 2019 "the Satapur Moonstone"
2021 pour la version française


- Que pouvez-vous me dire sur l’agent politique ?
- Colin Wythe Sandringham occupe ce poste depuis environ dix mois. Il est responsable du bien-être des enfants royaux et de la veuve du défunt maharadjah.
- Quels enfants ? Vous n’avez mentionné que le prince Jiva Rao.
- Il a une petite sœur, mais je ne connais pas son nom.
Perveen n’apprécia pas qu’il ait presque oublié la princesse, et qu’il ait qualifié la mère du jeune maharad­jah de veuve, alors qu’elle aurait dû être appelée reine.


Illustration d'entrée de billet : "Hindu children of high caste", Bombay, India, 1922

lundi 23 décembre 2024

Les veuves de Malabar Hill - Sujata MASSEY


Bombay, année 1921. Perveen Mistry, qui travaille dans le cabinet d'avocat de son père, n'a pas le droit de plaider au tribunal mais contribue au traitement d'affaires délicates confiées au cabinet, en particulier lorsqu'il s'agit de traiter la succession de Farid, un important industriel, et d'approcher les trois veuves qui sont en deuil et qui observent la purdha, pratique musulmane obligeant les femmes à ne pas être en présence d'un homme. Peu après avoir vérifié auprès des veuves leur consentement quant à leur héritage, Mukri, l'homme que leur époux avait mandaté pour servir d'intermédiaire entre elles et le monde extérieur est sauvagement assassiné dans une partie de la maison. Perveen cherche à démêler les différentes déclarations des bégums (les veuves), de leurs enfants et des domestiques de la maison ; mais en s'approchant de la vérité, elle risque sa vie.


Il y avait bien longtemps que je n'avais pas été passionnée à ce point par une enquête et, cerise sur le gâteau, dans ce roman on peut explorer davantage encore, en immersion dans le monde très particulier des religions parsie et musulmane. 
Résidence Malabar Hill


Le cadre de l'enquête nous emporte à Malabar Hill, un quartier résidentiel prisé de Bombay (= Mumbai) où vivaient les colons Britanniques et l'élite indienne depuis la fin du XIXè siècle dans de luxueuses résidences non loin d'anciens sanctuaires hindous. Perveen y interroge tour à tour les veuves : Razia, la première épouse qui hérite d'un terrain ou se trouve l'usine des Farid, Sakina, la seconde épouse qui hérite de bijoux, et la dernière : Mumtaz, qui hérite des ses instruments de musique. D'après Mukri, les veuves sont d'accord pour abandonner leur part d'héritage au profit de la fondation, mais Perveen découvre qu'il n'en est rien.
Taj Mahal Palace Hotel (où se rend Perveen plusieurs fois)


Perveen est de religion Parsie et l'on découvre les coutumes, certaines très arriérées lorsque le roman nous projette dans le passé, en 1916 lorsqu'elle rejoint sa belle-famille après son mariage (malheureux) avec Cyrus. Elle découvre les mœurs dépassées des parsis de Calcutta, notamment lorsqu'elle a ses règles.

-Les parsis orthodoxes observent cette coutume de l'isolement pendant les règles, dit-il en hochant la tête. ce serait fort peu probable que vous puissiez concevoir pendant cette période.
- Mais l'isolement et le fait que je ne sois pas autorisée à prendre un bain ne peuvent être bon pour la santé, insista Perveen. Ce n'est pas comme ça que j'ai été élevée.
-Même si vous êtes parsi ?
-Je suis issue d'une famille moderne de Bombay, répondit-elle avant d'ajouter aussitôt : pour être franche, je vis très mal l'isolement. Je redoute ce moment pendant tout le mois. cela a commencé à affecter mon sommeil et mon humeur.
-Comment ça ?
Lui adressant un regard plus appuyé, il pris son stylo et commença à prendre des notes.
- Je fais de terribles cauchemars. Je rêve que je me trouve dans cette petite pièce, même quand je n'y suis pas, expliqua-t-elle en se rappelant les rêves de la semaine précédente. Je me sens triste et désespérée. Cela me met en colère contre mon mari. Il ne me défend pas contre ses parents, bien qu'il pense que cette coutume soit d'un autre âge. (p.221)

Alternant présent et passé, nous découvrons la difficulté pour une femme de pouvoir travailler, même en ayant des diplômes, de pouvoir de promener sans chaperon, et.. c'est ce que j'aime dans certains romans policiers : découvrir la vie quotidienne au coeur d'une enquête qui n'est pas le seul premier plan. 


A la fin du roman, l'auteur indique que son héroïne est inspirée de la 
première femme avocate en Inde : Cornélia Sorabji, son parcours exceptionnel sert de terreau pour une fiction qui replace dans le contexte du début du XXè siècle le droit des femmes, à la vie civile comme dans le foyer, les pratiques religieuses, les niveaux sociaux (maître et servants) et l'indépendance de l'Inde sous domination anglaise à cette époque.

On découvre au fur et à mesure, que Perveen a pu aller étudier à Oxford où elle fait la connaissance d'Alice Hobson-Jones, dont le père est un haut-fonctionnaire. J'avoue que le personnage d'Alice n'est pas le plus intéressant ni le plus important du roman, même si elle participe un peu à l'enquête vers la fin. Il est probable qu'on retrouve son personnage dans les romans suivants car le binôme d'amies illustre le combat des deux femmes pour faire valoir leur droits dans un monde patriarchal.

Après la lecture, il reste un sentiment d'espérance que la pratique immonde durant les règles n'existe plus de nos jours (enfermée une semaine par mois dans les odeurs pestilentielles d'urine et de crasse). Hélas, la coutume des mariages entre époux qui ont une grande différence d'âge, la polygamie, ou encore le droit de prendre pour épouse une fille de 15 ans persiste on le sait ! Et le fil conducteur est la personnalité de Perveen qui ne se laisse jamais faire, qui se révolte contre toute injustice, à commencer par sa propre situation : elle incarne l'émancipation, raisonnable cela s'entend pour qu'une femme puisse vivre heureuse et pas dans l'ombre d'un mari.

publié en 2018


Ceci est le premier tome d'une série qui en compte déjà quatre (2 : "La Malédiction de Satapur", 3 : "Le Prince de Bombay", et le dernier non traduit à ce jour "The Mistress of Bhatia House").