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mardi 18 août 2026

Blue Moon in Kentucky - Jim HARRISON

Wendell, le narrateur entraine le lecteur dans le luxueux milieu d'élevages de pur‑sang dans le Midwest américain. Wendell est un avocat réservé qui traite parfois d'affaires louches et son cousin Owen -devenu son frère adoptif- est d'un caractère opposé et exubérant : il travaille dans le milieu de l'élevage de chevaux de race lorsqu'il ne perd pas des fortunes au poker.
Owen multiplie les aventures amoureuses, aurait aimé se marier avec la riche héritière Olivia, a eu une fille : Kyle avec son épouse Marjorie, et la dernière conquête en date est Carrie, une très belle actrice qui ne laisse pas Wendell indifférent d'autant que ses relations avec sa femme Patricia sont au point mort : "Peut-être nous aimions-nous toujours, mais c'était l'attention prudente de deux chiens d'âge mûr ; nous n'éprouvions plus le moindre intérêt l'un pour l'autre." (p.58).
Lorsque Owen se rend coupable du vol d'une pouliche achetée 700 000 dollars en l'échangeant avec une autre pouliche achetée 2 000, son entourage proche mis au courant, décide de taire le forfait qui aurait amené Owen à une forte amende voire un emprisonnement, organise l'échange des mêmes pouliches et consent à garder ce secret aussi longtemps que possible. Owen ne se doutant de rien, pense entraîner la pouliche de compétition alors qu'il a récupéré à son insu celle qu'il avait acheté à 2000 dollars. 
Il faut lire la postface de Brice Matthieussent (le traducteur) pour savoir que ce tapuscrit non daté et inédit aurait été imaginé pour un scénario à la fin des années 70 donc au moment des nouvelles rassemblées sous le titre "Légendes d'automne". Matthieussent l'a découvert dans les archives de l’écrivain.
 
84 pages sans coupure, pas de chapitre : la nouvelle se lit en quelques heures, mais le style de Jim Harrison n'est pas un style facile : le vocabulaire est recherché, la psychologie de certains personnages est bien décrite tandis que celle d'autres est à peine esquissée.
J'ai relu certains passages pour bien comprendre ce qui se passe pour faire ce compte-rendu.
 
Étant donné que j'ai commencé à lire les oeuvres de Jim Harrison à partir de 2008 (avec la volonté de présenter tous les romans et nouvelles sur mon site qui lui est entièrement dédié : https://jim-harrison.blogspot.com/), je suis habituée depuis le temps à sa verve, à ses personnages fougueux.
 
Fougueux, c'est l'attribut qui m'est venu cette nuit car je laisse toujours reposer un livre avant d'écrire un commentaire, ce qui me permet souvent d'en rêver.
 
J'ai été très heureuse et satisfaite de lire cette "nouvelle" que Jim délivre comme une cascade ininterrompue comme il sait si bien le faire, mêlant dialogues, réflexions personnelles ("...l'exercice du pouvoir suppose qu'on exploite à fond la crédulité d'autrui" p.21), tragédie et humour (les prénoms proches phonétiquement Wendell, Owen, Lowell et à la fin Wendy, sans doute choisis volontairement), et qui aboutit à un épilogue doux amer (Carrie a t'elle eu l'enfant qu'elle souhaitait avec Wendell ?) où Harrison poursuit le récit de l'Amérique avec ses exubérances et ses contradictions sans oublier ces choses indispensables que l'on retrouve dans tous ses écrits : la nourriture, la nature, l'amour, et les animaux.
Le monde, la Terre était l'endroit où les chevaux vivaient. Les humains arrivaient en deuxième pour l'affection. Les chiens juste derrière. (p.10)  
 
inédit aux USA, publié en 2025 directement en version française
traduction par Brice Matthieussent

Le litre du livre rappelle le titre de la chanson "Blue moon of Kentuky" qui est la chanson bluegrass (musique country avec banjo)  officielle du Kentuky.
 

 
  • Dans la postface, Brice Matthieussent évoque Édouard Manet pour expliquer le fait que certains personnages de la nouvelle sont à peine esquissés (apparence, pensées) de même que Manet choisissait de laisser une partie d'un tableau volontairement floue ou paraissant inachevée comme dans le tableau Le Repos où la main droite de la femme (sa belle-sœur Berthe Morizot) est beaucoup moins détaillée que la gauche. 

  • Cet aparté de la part du traducteur s'explique par le fait que Matthieussent est docteur en philosophie spécialité esthétique, il a donc le pouvoir de débusquer des choses que nous ne voyons pas à première vue mais qui, une fois dévoilées sont les bienvenues car elles témoignent du travail parfois invisible de l'auteur et cela donne beaucoup de satisfaction au lecteur.
  • Pour ma part j'aurais préféré lire cela en préface plutôt en postface. 

 illustration d'entrée de billet : Michael Heslop

mardi 4 août 2026

La traductrice - Efim ETKIND


Emprisonnée en 1944 et condamnée à 10 ans de goulag par le NKVD (ancêtre du KGB), Tatiana Gnéditch (1907-1976) survit à sa condition en traduisant mentalement puis sur des feuilles que lui offre généreusement l'instructeur chargé de sa détention, les dix sept mille vers du poème "Dom Juan" de Byron. Le récit est conté par Efim Etkind (1918-1999) qui côtoie la traductrice avant et après sa détention et grâce auquel son travail méticuleux qui force l'admiration sera publié à plus de 100 000 exemplaires.

A chaque occasion que je me rends à la BNF site de Tolbiac, je ne résiste pas à l'envie de flâner à la librairie où je trouve souvent un livre inattendu comme celui-ci des éditions Interférences, jolie maison que j'apprécie beaucoup pour avoir lu quelques uns de leurs ouvrages atypiques.
publié en 2012, traduit du russe par Sophie Benech

 
L'instructeur lui donna une feuille de papier et dit : "Écrivez ici tout ce que vous avez déjà traduit, je regarderai cela demain." Elle n'osa pas demander davantage de papier, et se mit au travail. Lorsqu'il revint dans son bureau le lendemain matin, elle était toujours en train d'écrire, un gardien furieux assis à côté d'elle.
 
 
illustration : Dom Juan endormi sur les genoux d’Haedée d'après le poème de Byron - Henry Scheffer

samedi 18 juillet 2026

Faits divers - Léonid ANDREÏV


4 nouvelles pour illustrer comment Léonid Andreïev maîtrise l'art de camper des scènes apparemment anodines et néanmoins révélatrices des petits travers humains, et de transformer des petits riens de la vie quotidienne en mini-drames qui donnent à réfléchir. A replacer dans un contexte politique russe fin XIXe - début XXe donc rude.
 
1/ En passant. Un homme attend un train et observe deux binômes de voyageurs : un couple amoureux et deux ivrognes. 
 
2/Il n'y a pas de pardon. Après sa journée de travail un homme prend l'omnibus et se glisse mentalement dans la peau d'un espion en poursuivant une jeune fille ; persuadé qu'il a attiré l'attention et ayant peur que celle-ci ne le reconnaissance il décide de changer son apparence et se rase. 
Il rangea son attirail de barbier, éteignit la lampe et les bougies, puis, faisant claquer ses pantoufles, entra dans sa chambre. Et il s'endormit très vite, enfouissant dans l'oreiller ce visage rasé dont tout le monde allait se moquer le lendemain - ses camarades, sa femme, et lui-même.  
 
3/Un fait divers. Un docteur rentre chez lui avec une nouvelle lampe. Témoin d'un voleur qui tente se s'échapper il se met en travers de la route du malandrin et la lampe se casse. 
Le voleur heurta sa poitrine de plein fouet; laissa échapper un cri qui montait du fond de ses entrailles, fit tomber la lampe et, repoussant le docteur, se remis à courir. Mais une poigne de fer l'avait saisi au collet. 
 
4/Dans un gare. Un homme observe le gendarme qui travaille dans une gare ; un jour il est témoin d'un fait déconcertant : le gendarme se met en effet à continuer la construction d'un mur du futur bâtiment de la gare pendant la pause des maçons
Je partis dans la forêt, et quand je revins en passant par la gare, il était une heure de l'après-midi ; les ouvriers se reposaient et les lieux étaient déserts; comme toujours. Mais quelqu'un s'affairait près du mur commencé : c'était le gendarme. Il prenait des briques et terminait la cinquième rangée inachevée.  

Il règne une atmosphère inquiétante dans ces nouvelles qui ont un point commun, ou plus exactement un fil rouge : au cours d'observations singulières, un homme découvre la puissance de sentiments enfouis : désir de domination, invention de secrets, perturbation de la vie tranquille suite à un évènement anodin. Beaucoup de poésie en si peu de mots, c'est rare. J'ai moins aimé la seconde histoire et ma préférée est la première.
 
- À demain ! cria-t-il.
À jamais ! répondis-j en mon for intérieur. "À jamais ! " me disaient les silhouettes noires des arbres défilant à reculons. "À jamais ! " me dit le quai avant de disparaître derrière un tournant. (nouvelle "En passant")  
 

publication 2021
traduit du russe par Sophie Benech 


 

samedi 15 novembre 2025

Au hasard des rues - Virginia Woolf


La narratrice évoque une balade dans les rues de Londres au prétexte d'aller acheter un crayon de papier et déploie au long de la promenade une réflexion sur l'imagination capable de tout inventer et de tout défaire en un instant.



Petit livre des éditions Interférences aperçu près de la caisse de la librairie "Tschann 13" à la BNF site de Tolbiac : je n'ai pas résisté à la curiosité attirée par la couverture et l'auteur que j'apprécie. 30 pages de digression autour du pouvoir de l'imagination. Dommage que le prix soit tout de même assez élevé (10 €) mais c'est un joli cadeau que l'on peut faire ou se faire.

Voilà qui est vrai : s'échapper est le plus grand des plaisirs : errer au hasard des rues en plein hiver la plus grande des aventures. (p.35)

original publié en 1927 sous le titre Street haunting




Pour illustrer cet article j'ai choisi un tableau de Georges Stein "London Westminster Bridge"

jeudi 13 novembre 2025

Lettres de Hanoï - Jean TARDIEU



1927. Jean Tardieu rejoint son père à Hanoï pour y faire deux années de service militaire : le peintre Victor Tardieu y a fondé l’École des beaux-arts de l’Indochine. Après la phase d'installation, Jean Tardieu commence sa correspondance. Le livre recueille trois grandes lettres, écrites sur plusieurs jours, voire plusieurs mois, vers deux camarades, Michel Pontremoli et Jacques Heurgon auxquels il raconte son quotidien, et Roger Martin du Gard, son mentor dans la carrière des lettres. 



Tout livre a son histoire particulière ; celui-ci m'a attirée à la boutique du musée Cernuschi lors de ma visite au mois de mars pour l'expo Lê Phô, Mai-Thu, Vu Cao Dam Pionniers de l’art moderne vietnamien en France. Je ne l'ai pas acheté sur le moment mais récemment à la librairie de la BNF Tolbiac (tout petit endroit qui recèle de bien jolies surprises).


Le 23 septembre 1927, Jean Tardieu embarque à Marseille pour une longue traversée à bord du Sphinx. Le symbole ne lui aura pas échappé : il est assailli de questions et ignore tout de ce qu’il trouvera au bout du voyage, à Hanoï.
.../... à la fin de ses études de lettres, il est requis par ses obligations militaires et a obtenu pour l’occasion de rejoindre, en compagnie de sa mère, son père Victor Tardieu, fondateur et directeur de l’École des beaux-arts de l’Indochine. Delphine Hautois.



J'ai trouvé intéressant de litre cette correspondance d'un jeune homme d'une vingtaine d'années et déjà si impliqué dans les relations humaines, respectueux des coutumes locales. Grâce aux relations de son père et en particulier ses élèves artistes, il se lie avec le jeune peintre Lê Phô qui l'invite dans sa famille et il découvre un autre Hanoï que celui des colons qui ont recréé ce qu'ils connaissent : les bâtiments, les routes, les ponts, un Hanoï plus nature, plus vert, plus authentique, c'est ce que je retiens surtout de ces lignes : la recherche absolue de l'authentique. Il décrit avec amusement sa vie militaire qui lui laisse le loisir décrire pour son compte étant donné qu'ils sont 3 et qu'un seul ne peut taper à l'unique machine à écrire, les autres vaquent à leur préoccupations en attendant leur tour. Mais son drame sera tout de même sa faible constitution qui fait que le climat est une épreuve : la chaleur lui est difficilement supportable.

Une lecture originale d'un poète que je découvre et m'invite à découvrir un autre écrivain qu'il admire : André Gide.

En pensant à cette grande voisine qui donne la clé de tout ce que l’on voit et entend ici, je me sens l’esprit tout éclairci et aéré et, devant ma table tranquille, en écoutant la pluie frapper à mes carreaux, j’essaie de comprendre un peu cette race d’hommes si différente de ma race et – entre mes délicates poteries Song, des traductions de poèmes chinois, des reproductions de dessins chinois anciens, une histoire d’Annam, une étude du bouddhisme, une autre du confucianisme, les admirables planches d’Osvald Sirén ou de la mission Segalen-De Voisins, enfin en me remémorant quelques-unes de mes promenades dans la campagne tonkinoise, les vieilles pagodes harmonieuses et simples, les bonzeries à l’heure où les bonzes, accroupis dans l’ombre riche aux pieds des autels, prient et déroulent le chapelet criard de leurs litanies – avec une douce joie je m’imprègne de cette masse de lectures et d’impressions et je vais à la découverte dans un monde délicat et profond qui bientôt ne me semble pas moins proche ni moins affectueux que les fables de La Fontaine jointes aux dessins de Poussin et aux fugues de Bach.


publié en 2024



illustration : Lê Phô

mardi 4 novembre 2025

Laissez-moi - Marcelle SAUVAGEOT

Vikram Kushwah-I saw a dream.png


La narratrice, en convalescence pour soigner sa maladie pulmonaire, reçoit des lettres de son amoureux qui peu à peu se détache d'elle et finit pas lui annoncer qu'il se marie. Elle lui répond quatre lettres au sommaire de cette nouvelle.

Oui, il est très tard ; je viens d'éteindre la lampe pour laisser entrer dans ma chambre la lumière de la nuit. Je me sens chaude et souple entre les draps, sous les fourrures ; la fenêtre est ouverte toute grande sur un froid de vingt degrés. La neige dehors est très blanche ; et il règne ce silence étouffé de la neige, ce silence qui attend une révélation dont on sait seulement que l'idée de sa venue fait battre le cœur plus allégrement. Par les fenêtres ouvertes montent les toux incessantes qui hachent les nuits ; dans les couloirs, d'autres toux résonnent. Des toux, toujours des toux, s'envolent dans la nuit glacée. Il y a la toux de cette jeune femme qu'on ne voit jamais : toute la nuit, inlassablement, sans arrêt, cette toux craque comme du bois sec ; pendant combien de jours encore l'entendra-t-on avant qu'elle ne s'éteigne ? Le corps n'est pas assez épuisé pour que ce soit cette nuit que la lueur du petit jour l'emporte. De la chambre de ce garçon, qui tout à l'heure nous a quittés très vite en cachant le sang qui filtrait de ses lèvres, vient une toux profonde et humide : chaque hoquet amène du sang… Quand aura-t-on le soulagement de savoir que ce sang ne coule plus ? Ma voisine fait entendre sa petite toux rassurante : je ne suis pas seule à veiller.

Voici une nouvelle découverte sur le site Ebooks libres et gratuits lue en moins d'une heure (96 pages). je ne peux pas affirmer que j'ai aimé car j'ai trouvé le propos très redondant et je voyais venir la fin de cette histoire sans surprise. Je reconnais à l'auteur une qualité littéraire indéniable, Marcelle Sauvageot était après tout professeure agrégée de lettres, et à travers ses propos on ressent bien la souffrance physique et morale qui n'est pas feinte.

Texte de 1933 publié en 1934 peu avant sa mort sous le titre de "Commentaire"
puis réédité plus tard sous un autre titre "Laissez-moi".

Largement soutenu par les écrivains de son époque très enthousiastes, je ne saurai affirmer que, de nos jours, ce texte aurait tant reçu tant d'éloges, même si la prose est lyrique.
Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique.
De cet homme resté sans véritable prénom, nous ne saurons que son surnom "Bébé", et son ombre chinoise ira rejoindre l'assemblée de tous les hommes lâches qui ont abandonner leur petite amoureuse, malade, sans doute pour fonder une famille, chose presque obligatoire en ces temps-là.

publication pour la première fois en 1933
Éditions La Connaissance sous le titre "Commentaire"


Illustration d'entrée de billet : Vikram Kushwah

jeudi 7 août 2025

Le Horla - Guy de MAUPASSANT

dessin de William Julian-Damazy "la rose"

Le narrateur tient un journal dans lequel il note régulièrement ses états d'âme. Très bien portant au début, il finit par sentir un malaise grandissant, comme si la maison recelait une force invisible hostile car lorsqu'il s'en éloigne sa joie de vivre lui revient. Lorsqu'il observe des phénomènes physiques inexplicables comme ses carafes de boisson qui se vident alors qu'il ne les a pas touchées ou une fleur qui s'envole avant de se reposer sur le rosier, il est persuadé qu'un être surnaturel le possède et que celui-ci est relié à la maison. Persuadé qu'il n'est pas fou et que la créature s'est invitée chez lui alors qu'il admirait un bateau brésilien

Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.

et plus loin
Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier ! Je le trouvais si joli, si blanc, si gai ! L’Être était dessus, venant de là-bas, où sa race est née ! Et il m’a vu ! Il a vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !

le narrateur cherche à se débarrasser de l'indésirable quel qu'en soit le prix, bien qu'il en soit venu à une terrible conclusion : la race humaine est perdue à jamais et est en train d'être remplacée par des êtres d'une autre dimension beaucoup plus forts.

*Révélations
[Il met le feu à sa maison après avoir enfermé le horla en oubliant que ses domestiques sont restés dans la maison puis songe à mettre fin à ses jours].




Parue en 1886 puis en 1887 (cette version en ebook), Maupassant me régale d'une nouvelle fantastique relue avec plaisir d'autant que je ne me souvenais plus de la chute. Avec un style que je trouve admirable de simplicité émouvante, l'auteur nous invite à incarner un homme hanté, par des frayeurs qui prennent leur source dans des histoires qui admettent un univers méconnu qui recèle des forces invisibles.

Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d’eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, – l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. » Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou peut-être un sot. Je ne l’aurais pu affirmer au juste ; mais je me tus. Ce qu’il disait là, je l’avais pensé souvent.

Dans le même genre, je recommande Le Fanu et ses histoires terrifiantes dans Le Mystérieux Locataire et autres histoires d'esprits forts.

Le Horla est-il un trouble de la personnalité schizophrénique ou une véritable entité facétieuse qui aime le lait et les roses ? Je penche pour la seconde possibilité !

Hier, après des courses et des visites, qui m’ont fait passer dans l’âme de l’air nouveau et vivifiant, j’ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y jouait une pièce d’Alexandre Dumas fils ; et cet esprit alerte et puissant a achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.

publié en 1887


jeudi 31 juillet 2025

La Vénus d'Ille et autres nouvelles - Prosper MÉRIMÉE



Recueil de 5 nouvelles fantastiques


1 La Vénus d'Ille

Le narrateur, un archéologue parisien est de passage chez un vieil antiquaire des environs d'Ille-sur-Têt et se retrouve mêlé à une situation extraordinaire : une statue antique vient d'être déterrée et déjà d'étranges phénomènes se produisent. Invité au mariage du fils de l'antiquaire, il relate les évènements dramatiques qui suivirent les noces, à savoir la mort du marié causée par la statue elle-même.

"Il faut que je souhaite le bonsoir à l'idole", dit le plus grand des apprentis, s'arrêtant tout à coup.

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. je le vis déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt un coup sonore retentit sur le bronze. Au même instant l'apprenti porta la main à sa tête en poussant un cri de douleur.

"Elle me l'a rejetée !" s'écria-t-il.

Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes jambes. 




2 Vision de Charles XI

Charles XI est plongé dans un profond chagrin après la mort de son épouse. Une nuit, il aperçoit de la lumière dans l'aile du château censé être éteinte car ne sert que lors d'importante assemblées. Accompagné de trois autres personnes de sa suite, il décide de se rendre dans la salle et ils assistent tous  à une vision des plus cauchemardesque : cadavres et exécutions s'animent devant eux avant qu'un vieillard prédisent que le sang coulera cinq règnes après le sien, annonçant ainsi la mort tragique de Gustave III de Suède.

Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantômes ; seulement la pantoufle de Charles conserva une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de la nuit, si elles n'avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire.

mort de Gustave III

3 Il Viccolo di Madama Lucrezia (La Ruelle de Madame Lucrèce)

Le narrateur, un jeune aristocrate, arrive à Rome avec des lettres d'introduction de son père pour qu'il soit reçu par les meilleures familles, dont celle de la marquise Aldobrandi autrefois conquête de son père mais désormais devenue bigote. Son fils est promis à la prêtrise contre son gré. Les deux jeunes hommes se ressemblent un peu ce qui va occasionner une méprise amoureuse que le narrateur attribue dans un premier temps à une apparition des plus fantastique : il croit en effet avoir aperçu le fantôme de Lucrèce Borgia, dont le portrait trône dans le salon de la marquise, et qu'il a vu à la fenêtre d'une maison abandonnée.

J'ouvris ma porte. Grâce au ciel ! il y avait de la lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup d'oeil suffit pour me prouver qu'il n'y avait personne dans ma chambre à coucher. Mais aussitôt j'entendis derrière moi des pas légers et le frôlement d'une robe. Je crois que mes cheveux se hérissèrent sur ma tête. Je me retournai brusquement.

Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d'une mantille noire, s'avançait les bras tendus. :

- Te voilà donc enfin, mon bien-aimé ! s'écria-t-elle en saisissant ma main. La sienne était froide comme la glace, et ses traits avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu'au mur.

4 La perle de Tolède

Tuzani, un maure de Cordoue et don Guttiere, comte de Saldana, un noble de Tolède, se battent en duel pour Aurore, la perle de Tolède. 

Il part, il chevauche, il arrive à Tolède, et il rencontre un vieillard près du Zacatin. « Vieillard à la barbe blanche, porte cette lettre à don Guttiere , à don Gutriere de Saldana. S’il est homme, il viendra combattre contre moi près de la fontaine d’Almami. La perle de Tolède doit appartenir à l’un de nous. »


« Seigneur Guttiere , don Guttiere de Saldana, restez, je vous en prie, et jouez encore avec moi. — Je ne jouerai pas davantage aux échecs; je veux jouer au jeu des lances à la fontaine d’Almami. » Et les pleurs d’Aurore ne purent l’arrêter ; car rien n’arrête un cavalier qui se rend à un duel. Alors la perle de Tolède a pris son manteau, et, montée sur sa mule, s’en est allée à la fontaine d’Almami.

Terrassé, Tuzani balafre Aurore en guise de représailles.

Autour de la fontaine le gazon est rouge ; l’eau de la fontaine est rouge aussi : mais ce n’est point le sang d’un chrétien qui rougit le gazon, qui rougit l’eau de la fontaine. Le noir Tuzani est couché sur le dos; la lance de don Guttiere s’est brisée dans sa poitrine; tout son sang se perd peu a peu. Sa jument Berja le regarde en pleurant, car elle ne peut guérir la blessure de son maître.

La perle descend de sa mule : « Cavalier, ayez bon courage ; vous vivrez encore pour épouser une belle Moresque ; ma main sait guérir les blessures que fait mon chevalier. — perle si blanche, ô perle si belle, arrache de mon sein ce tronçon de lance qui le déchire : le froid de l’acier me glace et me transit. » Elle s’est approchée sans défiance ; mais il a ranimé ses forces, et du tranchant de son sabre il balafre ce visage si beau.



5 Frederigo

Federigo, un joueur aux cartes invétéré, ruiné il se retiré et reçoit un jour la visite du Christ et de ses apôtres. Pour le remercier de son hospitalité inconditionnelle, le Christ lui offre trois vœux. Federigo saisit là une chance de se refaire dans la but de gagner les âmes de ses anciens adversaires.

— Oses-tu bien te présenter ici dans l’état où je te vois ? s’écria saint Pierre. Ne sais-tu pas que le ciel est fermé à tes pareils ? Quoi ! tu n’es pas même digne du purgatoire, et tu veux une place dans le paradis !

— Saint Pierre, dit Federigo, est-ce ainsi que je vous reçus quand vous vîntes avec votre divin maître, il y a environ cent quatre-vingts ans, me demander l’hospitalité ?

— Tout cela est bel et bon, repartit saint Pierre d’un ton grondeur, quoique attendri ; mais je ne puis pas prendre sur moi de te laisser entrer. Je vais informer Jésus-Christ de ton arrivée : nous verrons ce qu’il dira. »



Voici un très mince livre de 5 nouvelles assez faciles à lire pour qui aime la fantastique, entre statue qui se déplace pour jouer des tours mortels aux hommes (la Vénus), apparition surnaturelle d'une scène sanglante (Vision), croyance d'immortalité de Lucrèce qui tuerait ses amants (La ruelle), vengeance d'un blessé à mort vis à vie de le femme inaccessible (La perle) et perfidie d'un homme pour se racheter (Frederigo). Parfait pour une lecture de plage ou avant la sieste.

Pour la nouvelle 4 j'ai mis plusieurs extraits car le récit est court mais également spécial : ici point de fantastique, plutôt une vengeance personnelle du maure lorsqu'il entend que la Perle est éprise de don Guttiere et pas de lui, en même, temps il vient de nulle part alors il n'a que ce qu'il mérite (la mort) en revanche elle n'y est pour rien et c'est vraiment de la méchanceté gratuite de l'avoir défigurée.

illustration : Mariano Andreu pour l'édition de 1961 "La Vénus d'Ille"

vendredi 18 juillet 2025

La Collection invisible - Stefan ZWEIG


Un antiquaire relate une extraordinaire aventure à une connaissance croisée dans un train. Ayant désiré renflouer son stock de marchandises en ces temps d'après-guerre (1è guerre mondiale), l'antiquaire vient de se rendre chez un collectionneur retrouvé dans son livre de comptes afin de lui racheter quelques pièces qu'il pourrait avoir en double. Mais arrivé sur les lieux, la famille du collectionneur lui apprend qu'il y a bien longtemps que les merveilleux documents ont été revendus pour vivre et qu'il ne reste rien de la collection ; le vieillard qui a consacré sa vie et ses économies à l'acquisition de son trésor ne s'est rendu compte de rien car il est devenu aveugle depuis plusieurs années.

... il venait de vanter la finesse de l’impression de son Antiope par Rembrandt (sans doute cet exemplaire avait-il eu, en effet, une valeur inestimable), et ses doigts sensibles avaient suivi avec amour les lignes de la gravure, sans que ses nerfs affinés eussent perçu leur empreinte sur ce papier de rencontre. Alors son front s’assombrit, et un peu gêné il murmura : – C’est pourtant bien l’Antiope ? » Aussitôt, fidèle à mon rôle, je saisis le papier encadré et je me mis à décrire avec enthousiasme et dans ses moindres détails l’eau-forte dont j’avais gardé moi-même un souvenir très précis.

Antiope par Rembrandt

J'ai eu grand plaisir à relire cette nouvelle qui, comme d'habitude, à le don de jouer sur plusieurs tableaux, déjà avec le "récit dans le récit" : l'antiquaire raconte son histoire, laquelle nous est racontée par le narrateur de la nouvelle. Ensuite par le décalage entre l'âpreté de la guerre et ses répercussions vécue par la famille du collectionneur : pénurie, pauvreté, réalité de la survie, et l'illusion entretenue pour épargner le vieillard aveugle qui se contente désormais de vivre avec ses souvenirs.
D'un côté la tristesse et la culpabilité nécessaire, de l'autre, une maladie incurable ais un bonheur illimité. Stefan Zweig n'a pas son pareil pour inviter le lecteur à la réflexion : vaut-il mieux vivre en connaissance de cause quitte à souffrir ou choisir l'illusion de la joie.


Jusqu’à cette heure, nous ne l’avons privé d’aucune de ses joies ; il est heureux de pouvoir, chaque après-midi, feuilleter pendant trois heures ses porte-feuilles, et s’entretenir avec chacune de ses estampes comme avec un ami. Et aujourd’hui… ce pourrait être son jour le plus heureux, puisqu’il attend depuis des années l’occasion de montrer ses trésors à un connaisseur. Aussi, je vous en supplie, les mains jointes… ne détruisez pas son dernier bonheur ! »



publié en 1925, 1935 pour la version française
ici couverture de la nouvelle publication de la collection Dédale
partenariat entre l’École des Arts Joailliers
et la maison d’édition italienne Franco Maria Ricci

Quant à moi, je ressentis quelque chose de solennel en entendant cet homme pathétique qui ne se doutait de rien, me charger, comme d’une mission de confiance, d’administrer sa collection invisible et depuis longtemps envolée.



3 illustrations d'Honoré Daumier


vendredi 11 juillet 2025

Nager avec les piranhas Carnet guyanais - Michel ONFRAY


France aux multiples visages et héritages

L'auteur accompagne un photographe dont le projet artistique est de mettre en évidence la mortelle décision du peuple amérindien des Wayanas d'abandonner peu à peu leurs traditions pour adopter des produits étrangers et importés : nourriture et vêtements. Il les photographie dans leur tenue coutumière puis dans la tenue occidentale. Témoin de cette situation, l'auteur dénonce la destruction de leur habitat avec les produits chimiques utilisés pour trouver de l'or ou encore les décisions iniques des "ronds de cuir" politiciens qui pensent savoir mieux ce qui est bon pour la santé physique et mentale. 

Sur la première photo, il porte  aussi les vertus de sa tribu : la fierté, la détermination, la virilité, la superbe, la force, l'affûtage : sur la seconde, les vices de la nôtre : l'arrogance, la suffisance, le narcissisme, l'égotisme, l'insolences, l'avachissement. Sur l'un, il est bien campé sur ses jambes écartées, les mains sur les hanches, cuivré comme un petit dieu de la forêt ; sur l'autre, il est désarticulé comme un rappeur, il grimace avec ses doigts, son regard qui est resté le même n'est plus le même. Ici, il dit l'acuité : là, il signifie la fourberie. (p.32)

Ce court essai est en 2 partie ; dans la première nous suivons Michel Onfray sur sa pirogue sur le fleuve Maroni, et dans la seconde il s'agit de réflexions autour d'un rapport parlementaire absurde qui préconise des solutions inutiles pour enrayer les suicides chez les jeunes. Cette deuxième partie est plus intéressante et presque drôle lorsque Onfray décrit les absurdités préconisées, si ce n'était un sujet aussi grave.


Par dizaines, donc, des enfants se pendent, des enfants se noient, des enfants s'asphyxient, des enfants s'ouvrent les veines, des enfants avalent de l'herbicide, des enfants se tirent une balle dans la tête. Ils n'en peuvent plus de vivre deux vies, autrement dit, de n'en vivre aucune : l'Etat français leur apprend les pyramides et l'agora, Jésus et Voltaire, les Lumières et 1789, la révolution industrielle et le national-socialisme ; s'il n'a pas succombé à l'alcoolisme, leur grand-père leur raconte comment trouver la liane dans la forêt, de quelle manière elle saigne comme un ruisseau quand on la taille, puis ce qu'elle soigne, il explique en baissant la voix la façon dont l'esprit des ancêtres morts vient parler aux vivants la nuit, il rapporte le souvenir qu'il a d'une guérison par la parole du chamane quand les médecins de l'hôpital ne pouvaient rien pour lui. (p.60)

Concernant le style, c'est très insatisfaisant de la part d'un philosophe habitué à la rédaction d'idées : énormément de redites de mots et de phrases et paragraphes entiers, à mon avis il n'y eut aucune relecture de personne, ni de l'entourage, ni de l'éditeur (Gallimard) car on ne compte pas les mots "ontologique", les variations de mot autour de la république jacobine, la peau cuivrée des autochtones et j'en passe.

A bien y regarder, les paragraphes eux-mêmes ne semblent pas correctement placés : j'avais l'impression que l'auteur avait pris des notes et qu'il a voulu les caser à plusieurs endroits de son essai (d'où les redites).

Cela étant, ce n'est pas inintéressant, et cela se lit très vite : 62 pages. La solution de M. Onfray est qu'il faut renoncer à avoir une vision uniforme et centralisée de la France qui s'étale sur tellement de continents.

Dans le cas de la Guyane dite française, si la république voulait sauver sa peau et s'inventer une nouvelle forme, celle qui fut ébauchée en 1798 et décapitée par les robespierristes qui envoyèrent les girondins à la guillotine en 1792, elle pourrait rendre le pouvoir qu'elle a confisqué à ceux sur lesquels il s'exerce.  (p.73)

publié en 2017



illustration : fleuve Maroni en 1885

mercredi 9 juillet 2025

Le Bouquiniste Mendel - Stefan ZWEIG


En entrant dans un café à Vienne, le narrateur est pris d'un étrange sentiment de déjà-vu et après s'être forcé au souvenir, il se souvient que 20 ans auparavant, la table à côté de la cabine téléphonique était autrefois occupée par Jacob Mendel, un vieil homme connu pour connaître par coeur tous les éditeurs, les livres et leurs années de publication. Son étrange don avait cependant un versant moins intéressant : il ne prêtait aucune attention au contenu des livres, juste le titre, et ne se préoccupait guère de son environnement : ni les nouvelles dans les journaux, ni les bruits des conversations ne le dérangeaient. Interrogeant les nouveaux patrons du café qui ignorent tout du destin du vieil homme, le narrateur obtient des réponses auprès de la  femme de ménage des toilettes du café qui y travaille encore.

J’éprouvais seulement une sourde tension, une préoccupation, car je me rendais compte, sans deviner pourquoi, que j’étais déjà venu ici une fois, des années auparavant, et qu’une obscure réminiscence me liait à ces murs, à ces chaises, à ces tables et à cette salle enfumée. 

Il se trouve que Mendel était resté de nationalité russe et que lorsqu'il écrivit à des éditeurs pour obtenir la mise à jour de leur catalogue, il fut pris pour un espion entretenant une correspondance suspecte et envoyé en prison avant d'être libéré grâce à l’intercession hauts fonctionnaires bibliophiles qui ont entendu parlé de ses étonnantes capacités mémorielles du monde des livres. Libéré, Mendel ayant perdu son étonnante mémoire ne peut reprendre ses maigres activités qui lui permettait de vivoter et, pris sur le fait à manger des petits pains dans le café qui lui en offrait autrefois, se sauve en plein hiver sans manteau et meurt d’une pneumonie. La vieille femme désolée de ce qui est arrivé au pauvre Mendel décide de conserver pour elle le livre resté sur la table lorsqu'il s'est enfui ; elle qui n'a jamais lu qu'un livre de prière, ignore qu'elle a hérité d'une anthologie de la littérature érotique. 

Il avait fallu que ce soit précisément ce catalogue scabreux qui tombât entre ces mains ridées, rougies et gercées, et ces mains ignorantes qui n’avaient jamais rien tenu d’autre que des livres de prière ! J’avais grand-peine à réprimer le sourire qui me venait aux lèvres, et cette hésitation troubla la femme qui me demanda si c’était un ouvrage précieux ou bien si, à mon avis, elle pouvait le conserver. Je lui serrai affectueusement la main. « Ne vous en faites pas, gardez-le ! Notre vieil ami Mendel serait très heureux qu’au moins une parmi les milliers de personnes à qui il a procuré un livre se souvienne encore de lui. »




Ayant vu passer cette proposition de lecture d'été, ni une ni deux, je me suis précipité sur le site Ebooks libres et gratuits pour télécharger cette nouvelle. Zweig est "mon" auteur, j'ai tout lu, mais j'ai peu résumé mes lectures, surtout dans ma période "off" où je n'avais plus envie de rédiger mes avis au fur et à mesure. 35 pages se lisent vite. Mais quel bonheur ! quelle beauté que ces paragraphes délicats !

Puis je partis, un peu honteux devant cette brave vieille qui était restée fidèle à ce mort, d’une façon si simple et pourtant si humaine. Car elle qui n’avait pas fait d’études, elle avait conservé au moins un livre pour mieux se souvenir de lui. Tandis que moi, j’avais oublié Mendel pendant des années, moi qui devrais pourtant savoir que l’on ne fait des livres que pour rester lié aux hommes par-delà la mort et pour nous défendre ainsi contre l’ennemi le plus implacable de toute vie, le temps qui passe et l’oubli.


publié en 1929



illustration : Alexei Ilyich Kravchenko, illustration pour la nouvelle du bouquiniste Mendel traduit en russe (Gravure sur bois)

samedi 5 juillet 2025

Conversation avec Amélie Nothomb



Je suis une grande amoureuse du champagne. le champagne est mon amour le plus ancien, cela vient du fait que mon père était un diplomate, il recevait quelque 1000 personnes par mois. La maison, c'était un cocktail permanent. Mon Père recevait au champagne, et servait toujours du Laurent-Perrier. Je n'étais pas invitée aux réceptions, mais je n'en étais pas exclue non plus. Donc je n'avais pas 3 ans quand je passais à quatre pattes au milieu des invités. Et c'est comme cela que j'ai commencé ma grande carrière de voleuse de demi-flûte. (p.40)

Amusant petit livret de 70 pages mais les questions sont écrites en gros caractères ce qui explique que la lecture ne prend qu'une petite heure. Intéressant de lire les avis d'Amélie Nothomb sur ce qu'elle pense de Paris. L'auteur se montre exactement comme elle apparait dans ses romans : désopilante et mélancolique. Pour ceux qui découvrent l'auteur, un bon moyen d'avoir des idées de lecture de ses romans proposés en bas de page. 


Qu'est-ce que c'est pour vous, la France dans une assiette ?

Le fromage. Les fromages français me font pleurer de bonheur. D'ailleurs, contre toute attente, le marouilles et le champagne ou encore l'époisses et le champagne, cela va très bien ensemble. (p.42)

Réédition d'un article paru dans le magasine Zadig en 2022. Pour ma part, j'ai emprunté ce livre à la médiathèque ; le livre est assez cher 8,5€ normalement un livre de réédition devrait coûter dans les 2 ou 3 €, un peu comme les classiques Folio.

publié en 2025



illustration : Sanna Linjos (sur unsplash)

mardi 10 juin 2025

Marie Curie, ma mère - Irène Joliot-Curie



A l'occasion des 20 ans de la mort de Marie Curie (1867-1934), sa fille Irène Joliot-Curie publie cet essai à la mémoire de sa mère pour la revue Europe. Se dégage de ce texte construit sans ligne chronologique mais avec toute l'admiration que porte une fille à sa mère. Au fil du récit, on apprend quel type d'éducation Marie Curie a voulu pour ses filles, ses combats pour réaliser ses recherches de locaux, d'argent auprès de mécènes, et plus tard, les démarches entreprises pour organiser un cadre sécuritaire aux étudiants et chercheurs afin de leur donner de quoi vivre durant leur études et recherches.


Pendant sa jeunesse, ma mère avait beaucoup lu ; elle aimait la poésie et savait beaucoup de vers par coeur. Quand je l'ai connue, son travail lui laissait peu de temps pour se distraire. Cependant quand j'avais découvert quelque poésie de Victor Hugo, de Verlaine, de Kipling, que je trouvais particulièrement admirable, elle était toujours disposée à m'écouter la réciter et à la commenter. Du reste, quand je sortais de la bibliothèque un livre qui y était depuis des années et que je le laissais sur ma table pour le lire, il y avait toute chance pour que ma mère se sente brusquement inspirée pour le relire et qu'il disparaisse de ma chambre pour se retrouver dans la sienne. p74

J'ai acheté ce livre ce livre lors de ma visite au musée Curie qui fut autrefois le bâtiment de l'institut du radium (lire mon article en cliquant sur l'image ci-dessous).
musée Curie

Ce n'est qu'en 2022 que le public accède à cet essai touchant très bien écrit. L'essai étant court il n'est pas difficile de suivre le portrait du tendre que sa fille donne de sa mère qui avait une certaine idée de l'éducation à apporter à ses filles, tout en relevant les nombreux défis d'une femme en avance pour son époque dans une société scientifique essentiellement masculine. Le récit est agrémenté d'extrait de lettres et de photographies.

un inédit de 1954 publié en 2022



illustration : Marie Curie en 1912 (45 ans)