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jeudi 16 avril 2026

The Star from Calcutta - Sujata MASSEY


Bombay, automne 1922. Perveen est mandatée par "Champa Films", le studio dirigé par le réalisateur Subhas Ghoshal  pour éclaircir la position professionnelle de son épouse Rochana, une actrice très connue qui n'hésite pas à se battre avec une épée, qui joue sans doublure avec des animaux impressionnants comme le tigre apprivoisé Tora ou un crocodile, et qui vient de quitter l'ancien studio "ABC productions" de Calcutta qui l’a rendue célèbre et qui invoque désormais une rupture de contrat déloyale. De son côté Rochana affirme n'avoir signé aucun contrat qui la lie à ABC. Lors d'une soirée de présentation du dernier film de Rochana "Queen of Hearts" (dont on apprend plus tard qu'il dure 29 minutes), Perveen découvre le corps d'un homme et donne l'alerte. Or cet homme, le sergent Joseph Morgan, était un policier travaillant pour le bureau des censures cinématographiques. Tandis que la police enquête sur les circonstances de cette mort, Perveen qui est obligée de faire profil bas pour ne pas attirer l'attention, cherche à savoir qu'elles étaient les motivations de cet homme présent à la soirée de "première" sans y être invité, et qui plus est, agissait étrangement en cachant son identité et se comportant de façon grossière avec certaines personnes dont Rochana. Pire encore ! Rochana disparaît le lendemain du drame et sa meilleure amie Alice semble lui cacher des faits très importants.


Quelques révélations mineures

Dans ce nouveau roman des aventures de Perveen Mistry, l'auteur évoque de nombreux thèmes comme :
  • les débuts de l'industrie cinématographique indienne en plein essor, qui deviendra "Bollywood" et qui cherche à se faire valoir dans l'économie mondiale ;
  • la censure du gouvernement britannique qui peut exiger des coupures de scènes afin d'autoriser le visa de distribution ;
  • le travail des actrices indiennes qui doivent s'imposer car il n'est pas convenable d'être acteur pour une femme, leurs rôles sont d'ailleurs parfois joués par des hommes ;
  • les relations amoureuses de même sexe ;
  • la place des femmes dans le monde du travail, forcément dépendantes d'un homme qu'il soit le père ou l'époux ;
  • l'impossibilité pour Perveen de divorcer de Cyrus qu'elle a épousé à 20 ans (4 plus tôt) avant que celui-ci ne révèle sa cruauté ;
  • les ravages de la guerre mondiale chez les survivants et l'usage de l'opium chez certains.
The city government wants to tax films made here for the reason of gathered people causing a danger to society.” He shook his head. “They truly don’t like us consuming anything that doesn’t come from England.”
Le gouvernement britannique veut taxer les films indiens sous prétexte que les rassemblements de personnes seraient dangereux pour la société. » Secouant la tête il ajouta « Mais la réalité c'est qu'il refuse tout ce qui ne vient pas d'Angleterre. » 

Mon avis

Je n'ai pas été déçue de cette nouvelle histoire qui poursuit l'idée de l'auteur de mettre en scène une jeune femme parsie, séparé de son mari abusif, qui développe une relation amoureuse avec un anglais rencontré dans la seconde aventure : La malédiction de Satapur.

Le personnage d'Alice, jusqu'à présent peu développé, prend une grande part de l'intrigue sur deux sujets : tout d'abord l'auteur écrit clairement qu'Alice est attirée par les femmes ce qui contrarie tellement ses parents que sa mère interdit à Alice de revoir Perveen qui n'est pourtant l'amoureuse d'Alice, puis Alice découvre qu'elle est la demi-sœur de Rochana, son père ayant eu une aventure avant son mariage.

A la fin, l'auteur liste les nombreux soutiens qu'elle a eu de la part de ceux qui maîtrisent les sujets de niche comme le développement du cinéma indien, également les livres de reportages photographiques illustrant les combats ou les prisonniers de guerre (1e guerre mondiale).

J'ai ressenti certains passages un peu forcés et incongrus comme :
  • le livre des photos de guerre que Colin a failli acquérir pour la Royal Asiatic Society où il a un rôle de vice-président et dans lequel Perveen, comme par hasard, pense reconnaitre Morgan ;
  • le passage où Diana, la chienne d'Alice, doit faire un "bout d'essai" dans le but de remplacer la chienne de Rochana qui a été récemment empoisonnée ;
  • Alice, qui est une professeur renommée, laisse tomber son amie Perveen dans l'espoir de faire tourner son chien dans un film, cela ne m'a pas paru crédible.
Au final, j'ai passé un bon moment en compagnie de Perveen mais je ne vois pas trop comment l'auteur va faire décoller un peu ses relations personnelles et professionnelle.
But a woman can’t have her own bank account without her husband or father’s permission,” Perveen said, thinking about her own situation.  

Mais une femme ne peut pas avoir de compte en banque sans l'autorisation de son mari ou de son père songea Perveen en réfléchissant à sa propre situation.

Et après ?

La relation entre Perveen et Colin passe à une étape charnelle mais ils conservent l'obligation de garder leur relation secrète ; pour que tout s'arrange pour eux, il faudrait que Cyrus meure (il est en très mauvaise santé). Côté professionnel, il faudrait que Perveen s'émancipe de sa famille et qu'elle quitte Bombay mais elle est encore très attachée à sa famille, à sa mère, au bébé de son frère depuis que la maman dépressive (post partum) est retournée vivre chez ses parents et à son père qui lui offre un cabinet de travail et accessoirement une voiture avec chauffeur.

Mes recherches pour illustrer

Le Ripon club


Ripon club, cuisine parsie

J'apprécie tout particulièrement lorsque l'auteur évoque des lieux emblématiques de la religion parsie comme le Ripon club qui existe toujours.

The Ripon Club was located on Esplanade, just a few minutes’ walk from Mistry House. The august Parsi establishment was situated on the upstairs floors of another law practice building almost as handsome as Mistry House.
Le Ripon club était sur l'esplanade à quelques minutes du cabinet des Mistry, l'honorable établissement parsi était aux étages supérieurs d'un autre cabinet d'avocat aussi classe que le bâtiment des Mistry.


Mistry House, le cabinet d'avocat où travaillent les Mistry

Bruce street où se situe Mistry house


When they arrived in Bruce Street, the rain was hammering down. Perveen and Jamshedji hustled out of the car and up the stairs to Mistry House, the high-roofed stone mansion decorated with gargoyles that was a former family home but now served as a grand law office.

Lorsqu'ils arrivèrent dans Bruce Street (actuellement Homi Modi street), la pluie tombait à verse. Perveen et Jamshedji se ruèrent hors de la voiture et grimpèrent les marches de la maison Mistry, un immeuble en pierre de plusieurs étages avec des gargouilles au niveau du toit, ce qui était autrefois une maison familiale était devenue un prestigieux cabinet d'avocats.

La fête de Durgā pūjā

Une fête de la religion indoue à laquelle Perveen assiste.

Durgā pūjā années 20

L'Asiatic Society Of Bombay (Mumbai)

Où travaille Colin (pour rappel il est cartographe).


La Société Asiatique de Bombay a vu le jour sous le nom de Société littéraire de Bombay, qui s’est réunie pour la première fois à Mumbai le 26 novembre 1804, et a été fondée par Sir James Mackintosh. Elle a été créée dans le but de « promouvoir des connaissances utiles, en particulier celles qui sont aujourd’hui directement liées à l’Inde ». Après la création de la Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland à Londres en 1823, la Literary Society of Bombay y fut affiliée et fut connue sous le nom de Bombay Branch of the Royal Asiatic Society (BBRAS) à partir de 1830.
La Société géographique de Bombay fusionna avec elle en 1873, suivie par la Société d’anthropologie de Bombay en 1896.



 

Les couvertures


publié en 2026 (en anglais)




illustration d'entrée de billet : l'actrice indienne Kanan Devi

dimanche 9 mars 2025

The Mistress of Bhatia House - Sujata MASSEY



Bombay, 1922. Une réception est donnée chez Sir Dwarkanath Bhatia, un riche veuf directeur d'une compagnie de construction, afin de collecter des dons pour la construction d'un hôpital dédié à la femme et l'enfant qui subissent un fort taux de mortalité, due aux soins inadaptés ou inexistants, aux multiples grossesses des mères parfois à peine sorties de l'enfance, au manque de personnels soignants spécialisés.

Le projet de cet hôpital est porté par la Dr Miriam Penkar, spécialisée en obstétrique et future directrice de l'établissement, dont le combat d'avant garde concerne la grossesse maitrisée et il est soutenu par la belle-fille de  Sir Dwarkanath Bhatia qui a convié ses amies et dames de la société indienne ainsi que quelques anglaises de bonnes famille. Perveen s'y rend à la place de Gulnaz, sa belle-sœur qui vient d'accoucher afin d'apporter sa contribution. Lors de cette garden-party, l'enfant héritier des Bhatia prend feu et est sauvé par Sunanda sa nounou, une jeune femme de 20 ans, les deux sont grièvement brûlés.

Bientôt, les drames s'enchainent : la nounou est accusée d'avortement et enfermée, Sir Dwarkanath Bhatia, principal donateur pour le futur hôpital et en particulier pour donner le terrain, meurt assez soudainement victime d'un empoisonnement au plomb peu de temps après s'être rétracté du projet, la cabane de jardin où résident les employés de la maison des Mistry est incendiée et enfin c'est au tour du jeune hériter à peine remis de ses brûlures d'être victime d'un empoisonnement.




Une édition en français sort en septembre 2025




Pour se 4è tome, l'auteur n'a pas ménagé sa peine et de nombreux thèmes puissants sont ici abordés : fausse déclaration, viol, dépression, falsification du cadastre pour n'en citer que quelques uns.

Tout en regrettant de ne pouvoir exercer en tant qu'avocate puisque interdite de se présenter au concours car elle est une femme, Perveen doit subir de nombreux affronts et moqueries comme ce moment où elle est expulsée d'un tribunal.

Sans oublier de satisfaire ses propres besoins d'amour en recherchant la compagnie de Colin Sandringham, son amoureux interdit par les conventions sociales, Perveen n'est pas une femme à se laisser abattre et elle va cette fois œuvrer sur de nombreux tableaux :
  • prendre la défense de Sunanda et rechercher l'auteur de la lettre de dénonciation, 
  • héberger Sunanda chez elle après que la jeune nounou ait été mise à la porte de la maison de son frère afin de lui permettre de soigner ses brûlures infectées,
  • rechercher l'auteur du viol subi par Sunanda qui en garde de vagues souvenirs (elle a été frappée),
  • “He hit the back of my head. I thought he would kill me.” / Il m'a frappé à l'arrière de la tête ; j'ai vraiment pensé qu'il allait me tuer(p.316)
  • s'investir dans le combat sur la maîtrise de la natalité du Dr Miriam Penkar qui a sollicité son aide notamment pour instruire le cadre légal du futur hôpital,
  • You must join the core committee and handle the legal contracts for "us.”(p 15). / Vous devriez nous rejoindre au conseil d'administration et vous occuper de la partie juridique.  
  • enquêter sur le moyen mis en oeuvre pour empoisonner le doyen puis celui du petit garçon,
  • prendre en charge sa nièce après le départ de Gulnaz victime de dépression post-partum qui est retournée chez ses parents.

Mon idée de la garden-party à la maison Bhatia


Le raja Raj Singh de Chamba et sa rani
dans les jardins de Rajnagar

L'intrigue

L'auteur poursuit la description de la société indienne du début du XXè siècle
  1. dans le premier tome "Les veuves de Malabar Hill", Perveen résout l'héritage de trois veuves qui ont failli se faire dépouiller par l'enfant illégitime du défunt,
  2. dans le deuxième tome, "La malédiction de Satapur", Perveen enquête pour le compte du gouvernement ce qui est le mieux pour l'éducation de l'hériter d'une principauté (et fait la connaissance de Colin),
  3. dans le troisième tome "Le prince de Bombay", Perveen résout le meurtre d'une jeune étudiante,
  4. dans ce quatrième tome, l'auteur dépeint davantage l'aspect social avec la division des classes, la ségrégation raciale (les indiens ne sont pas autorisés à entrer dans certains clubs, la parentalité, le traitement des employés de maison, l'exploitation des plus faibles, la corruption de la police, l'enlèvement contre rançon. Un effet papillon des plus dramatiques va entraîner la désolation : 
    • (1) le Nawab de Varampur possède un terrain qu'il est prêt à céder pour l'hôpital - les Bhatia assurant les matières premières - mais il est volage, psychopathe et très porté sur les jeunes femmes (y compris non consentantes) et exerce son "droit de cuissage" à son bon plaisir,
    • (2) deux associés peu scrupuleux tentent de tirer avantage de la situation en sacrifiant la victime censée porter l'affaire devant la justice afin de mettre Varampur en difficultés et de récupérer ses terrains,
    • (3) élimination de tout opposant qui pourrait faire foirer l'arnaque : les terrains rapporteront bien plus en réalisant beaucoup de construction (promoteurs véreux) plutôt qu'un hôpital. 
“Ladies have good intentions, but they cannot guarantee land or building materials. All of that is up to the husbands, and for us, business always comes first. There are other uses for Varanpur stone.”(p. 324) / Ces dames ont de bonnes intentions mais elles ne fournissent ni le terrain ni les matériaux de construction. Tout est sous le contrôle de leur mari, et pour nous, les affaires avant tout. Nous avons d'autres projets pour les terrains de Varampur. 

La pâtisserie Yazdani


Yazdani bakery dont il est question dans le roman


Perveen et Colin

La relation clandestine "en tout bien tout honneur" entre Perveen et Colin prend racine : baisers fougueux, entente cordiale au delà de la chair, j'aime beaucoup et je trouve que l'auteur gère bien leur attachement grandissant.

From the twenty-foot distance, Colin sent Perveen a look that seemed to implore her to join them. Instead, she sent back a message with her eyes. I love you. These were words she’d never said aloud to him, but that she hoped he could understand. (p.415)

Ma traduction

Colin envoya à Perveen un regard qui l'implorait de parcourir les 6 mètres qui les séparaient mais elle lui répondit "Je vous aime" sans même parler, son regard portait les mots qu'elle ne pouvait s'autoriser à dire à voix haute mais qu'elle espérait qu'il comprenne. 

J'espère comme beaucoup d'autres lecteurs, une prochaine évolution de leur histoire sans trop avoir beaucoup d'espérances, à moins que Perveen et Colin ne finissent par quittent l'Inde qui n'est pas prête pour leur union.

“Love cannot conquer all, you are saying.” “Not in my country, and perhaps not yours, either. ” Perveen stretched out a hand across the table toward him. Softly, she said, “What we have together is special—but I hope you understand it can’t ever be a happily-ever-after fairy tale.” (p.268)

Ma traduction
 
Vous dites que l'amour ne peut pas tout conquérir, ceci est vrai dans mon pays et sans doute dans le vôtre. Perveen lui tendit la main à travers la table. Ce qui nous rapproche est spécial mais j'espère que vous comprenez que cela ne peut pas se terminer en gentil conte de fée.

  

La maitresse de la maison Bhatia ?

Le titre n'est pas le plus approprié car il n'est pas vraiment question de "la maîtresse de la maison Bhatia" dans ce roman, elle n'a pas un rôle important, en tout cas moins que la nounou qui pour moi est l'héroïne en tant que victime persécutée.

L'humour bien présent

J'adore cet extrait. Contexte : Tajbanu, la grand-mère (mère de Gulnaz) veut savoir si sa petite-fille grandit bien et si elle a pris du poids.]



(ma traduction)

- Je ne suis pas certaine car je suis absente la plupart du temps.
Perveen eut l'intuition d'avoir dit une bêtise.
- Vous avez raison, il est important de surveiller le poids, je vais lui demander (à la nounou).
- Avez-vous une balance ?
Tajbanu cherchait à savoir si Perveen allait mentir.
- Je ne sais pas.
Perveen eut une idée.
- Notre cuisinier dispose d'une grande balance.
Tajbanu porta la main à son visage.
- Oh mon Dieu ! Allonger ma petite fille comme une botte d'oignons ou un morceau de viande !
- Nous aurons une balance rien que pour elle dès demain.

Texte original (page 287)
"I’m away most days, so I’m not sure.” Perveen had a sense she’d said the wrong thing. “You are right that checking weight is important. I’ll ask her.” “Do you have a baby scale?” Tajbanu was watching Perveen closely, as if to catch her in a lie. “I don’t know.” Perveen had a sudden inspiration. “Our cook, John, has a large scale in his kitchen—” Tajbanu put a hand to her head. “Oh, meri mai! To lay my grandchild on the same place as onions and meat!” “We will be sure to have a proper scale by tomorrow.”

Le pot aux roses

Les coupables sont démasqués dans une fin à la Hercule Poirot digne d'Agatha Christie sans toutefois donner entière satisfaction sur les empoissonnements qui eurent lieu "par accident". Concernant les malheurs de Sunanda, c'est au hasard d'une conversation avec Colin dont le travail consiste à relever les limites des territoires que Perveen comprend que certaines personnes ont intérêt à annexer des terrains appartenant au Nawab de Varampur, d'où la tentative d'intimidation sur la nounou sa victime pour quelle porte plainte, avec comme incidence la récupération de terrain puisque la colonie britannique ne peut juger et condamner un prince mais peut lui retirer des terres.


Et la suite ?

Ah la la me voilà pour un temps orpheline de cette histoire, de cette héroïne que j'ai adoptée comme elle m'a envoutée !
deux femmes parsies

Gulnaz retournera-t-elle chez elle auprès de son mari et son bébé ?
Perveen aura-t-elle la force de présenter Colin à sa famille ?
J'espère que l'auteur travaille à nous concocter une nouvelle aventure de Miss Mistry !


publié en 2023 (langue anglaise) 432 pages



Autre couverture pour les éditions Penguin


Structure : 4/5 (des longueurs)
Crédibilité de l'auteur : 5/5 (beaucoup de détails, de recherches)
Style d'écriture : 4/5 (très agréable à lire)
Coup de coeur : 5/5

Illustration d'entrée de billet : Moha Bhakta Laxmi and Rudra

dimanche 26 janvier 2025

Le prince de Bombay - Sujata MASSEY



Edward VII, le Prince de Galles est en visite en Inde et arrive à Bombay où plusieurs festivités sont organisées, à commencer par un défilé auquel la population est invitée à se rendre. Freny Cuttingmaster, une étudiante de l'université Woodburn consulte Perveen Mistry afin de savoir si un étudiant risque l'exclusion s'il refuse de participer aux acclamations. Le jour du défilé, Freny bien que présente à l'appel obligatoire du matin, ne se trouve pas sur les gradins installés devant son université et son corps est retrouvé en contrebas de la galerie de son bâtiment, victime d'une chute mortelle. Parallèlement à ce drame, un jeune étudiant de la même université tente de perturber le défilé avant d'être fermement maîtrisé et interpelé tandis que dans certains quartiers de Bombay, des émeutiers s'adonnent à des attaques sur des personnes et des biens, saccageant des vitrines en protestation de tout ce qui a trait aux Anglais et à leurs partisans.



En mémoire de la jeune étudiante qui était venue lui demandé conseil, Perveen assiste les parents dévastés à affronter le procès qui doit statuer s'il s'agit d'un accident ou d'un meurtre et au terme duquel ils pourront enfin récupérer le corps de leur fille pour exécuter leur rite funéraire parsi. Aidée de son amie Alice, professeur de mathématique dans l'université Woodburn, et également de Colin qui, pour un temps, a quitté Satapur pour rejoindre la suite du prince en tant qu'ancien camarade d'études, Perveen va reconstituer les évènements de cette journée fatale et découvrir les responsables de la chute de Freny.
 

Je ne pouvais pas attendre très longtemps après la lecture des deux premiers tomes de cette série des "aventures de Perveen Mistry" car c'est un véritable bonheur que de dévorer ce genre de roman qui présente une enquête suite à une mort suspecte dans un cadre historique et en immersion dans le Bombay des années 20 au sein d'une communauté parsie dont on découvre les différents rites pour les vivants et les morts.

Comme pour un film à suspens, l'auteur nous mène sur de fausses pistes, des témoins méfiants, on avance à tâtons ce qui peut sembler long au lecteur pressé mais moi je me suis régalée car le déroulement est très plausible et sans invraisemblances. Il est très facile de se mettre dans la peau de Perveen qui respecte la famille, sa réputation ; elle aussi est favorable à l'indépendance de l'Inde mais pas dans les actes de violence conformément aux préceptes de sa religion parsie. Avec elle on déguste des mets exotiques, on s'installe dans une suite de grand hôtel, on s'habille de sari en soie colorés.

Sari à la mode parsie par M. V. Dhurandhar


Le quatrième tome n'est pas traduit en français mais j'ai déjà décidé de le lire en anglais donc vous aurez compris que je recommande à 100% la lecture de cette série qui met en scène une héroïne atypique dont on découvre les peurs, les joies, la moralité, les amitiés et l'attachement amoureux pour quelqu'un qui, a priori, ne plaira pas du tout à sa famille car Colin, l'administrateur rencontré lors de son travail de conseil à Satapur, est anglais.




publié en 2021



Perveen s’en alla avec sa mallette contenant ses jumelles de théâtre, ainsi que sa boîte de cartes de visite, des stylos et un bloc-notes. La mallette lui donnait plus la sensation d’être une travailleuse qu’une spectatrice en chemin pour la parade. Et alors que la plupart des gens étaient parés d’atours de fêtes, elle était vêtue d’un ordinaire sari bandhej en soie pêche et rouge, par-dessus une tunique de coton blanc. Elle regrettait aujourd’hui cette tunique qui était typiquement européenne. Les indépendantistes émettraient des hypothèses à son sujet, tout comme les fidèles de la Couronne. Personne ne devinerait que la raison de sa présence n’avait rien à voir avec l’adoration ou la destruction. Elle était en mission pour observer les réactions de la ville à la venue d’Edward – elle souhaitait découvrir quel type d’action Freny avait choisi. (p.29) 

 

Vers la critique du livre suivant "The Mistress of Bhatia House"


Illustration d'entrée de billet : Royal Party in Bombay, Edward, Prince of Wales, Royal Tour of India, 1921-1922

jeudi 9 janvier 2025

La malédiction de Satapur - Sujata MASSEY


Peu après avoir réussi à sanctuariser l'héritage des veuves de Malabar HillPerveen Mistry est envoyée dans les montagnes Sahyadri pour enquêter au palais de Satapur où le maharadjah puis son fils ainé, sont morts à un an d'intervalle. Sans pouvoir approcher ni la veuve, ni la mère de feu maharadjah qui pratiquent la purdha, le gouvernement britannique a embauché Perveen afin qu'elle détermine ce qui est le mieux pour le second fils seulement âgé de 10 ans en attendant qu'il ait l'âge de régner : la mère du garçon souhaite qu'il parte en Angleterre faire son éducation et également le mettre hors de danger car elle est persuadée que quelqu'un veut sa mort, tandis que la grand-mère désire qu'il reste au palais. Après bien des déboires, des tentatives de l'éliminer, Perveen va comprendre que, si malédiction il y a, elle n'a rien de surnaturel.



Une suite encore plus intéressante que le 1er volume

C'est avec une grande satisfaction que je retrouve l'avocate Perveen qui s'aventure seule dans l'épaisseur d'une région reculée et plutôt hostile où elle trouvera heureusement des appuis et mieux encore, un jeune homme qui ne restera pas insensible à son charme et sa personnalité.
-Est-ce que votre main va bien ? Elle est rouge.
-J'ai touché quelque chose de chaud tout à l'heure. mais ça va.
-Je suis désolé, nous n'avons pas de glacière, dit-il avant de marquer une pause. Ne laissez pas la lampe allumée si vous n'en avez plus besoin. Il y a trois piles à l'intérieur, et elles n'ont qu'une durée de quelques heures.
-Je comprends.
Elle déverrouilla la goupille afin d'éteindre la torche. La brève décharge ne s'était pas encore totalement évanouie de sa main, et cette sensation n'avait rien à voir avec la brûlure.
Elle avait donné sa main au conducteur du train en descendant de sa voiture à Khandala, la veille. Elle avait déposé des pièces dans la main burinée du marchand de sucreries au village de Satapur. C'était le genre de contact que les femmes n'avaient pas en général, mais elle n'en avait pas été troublée pour autant.
C'était différent. Elle avait ressenti la même décharge physique au contact de Colin que lorsqu'elle l'avait observé s'étirer dans sa pratique de yoga. C'tait une sensation dangereuse. (p.132)

genre de palanquin utilisé par Perveen pour se déplacer (pas de route)

Une fois qu'ils furent parvenus dans la lumière dorée de la véranda, Perveen put voir Mr Sandringham complétement. C'était un jeune fonctionnaire, qui n'avait peut-être pas encore trente ans, même si les lunettes à montures métalliques lui donnait une aura d'intellectuel. Mais il ne portait pas l’habituel costume de lin que les fonctionnaires comme Sir David affectionnaient. Sa silhouette dégingandée était vêtue d’une chemise blanche froissée, dont la poche de poitrine arborait une tache d’encre, et d’un jodhpur kaki chiffonné enfoncé dans des bottes d’équitation. Sandringham avait l’air d’un savant perdu dans la jungle – et sa connaissance de la nomenclature zoologique et sa lecture du Rāmāyana ne faisaient qu’exacerber cette impression. Elle prit conscience un peu tardivement qu’il l’observait lui aussi. Il cligna des yeux derrière ses lunettes. — C’est tout à fait étrange mais il me semble vous connaître. Où nous sommes-nous déjà rencontrés ? (p.36)

Sous couvert de l'enquête au sein du palais, deux enquêtes en réalité : car Perveen cherche non seulement à déterminer ce qui est mieux pour le jeune héritier mais aussi dans quelles circonstances, son père et son grand frère sont morts, l'auteur aborde encore une fois la condition des femmes (les riches et les servantes) et la perception de leur entourage. Nous découvrons par petites touches la sensibilité du caractère de Perveen, déterminé et combatif : une main de fer dans un gant de velours ; en effet, Perveen est une héroïne comme j'aurais aimé l'inventer et je suis certaine que ma chère Agatha Christie aurait apprécié ce personnage qui, après un malheureux mariage, fait la rencontre d'un homme intéressant mais interdit : de quoi alimenter notre penchant pour le romantisme !

Je m'inquiète pour votre sécurité. Si vous êtes assassinée dans le palais ou sur le trajet, que dirai-je à votre époux ?Que je vous ai envoyée là-bas complétement seule ?
- Oh, taisez-vous ! Il ne fait pas vraiment partie du tableau.
Ces paroles impolies sortirent de sa bouche avant même qu'elle puisse les stopper.
Mais Colin paraissait plus perplexe qu'offensé.
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Elle n'avait pas l'intention de divulguer quoi que ce soit, mais elle ne voulait pas qu'il utilise son mari contre elle.
- Cet homme est comme mort pour moi, confia-t-elle d'une voix tendue. Il ne fait pas partie de ma vie. Si on m'assassinait, cela l'arrangerait plus qu'autre chose.
- Etes-vous en train de me dire que vous vivez séparément ? demanda Colin en s'appuyant sur le dossier du banc comme pour mieux jauger Perveen du regard.
-Oh oui, répondit Perveen en s'obligeant à prendre un ton désinvolte. Il se trouve à plus de mille cinq cent kilomètres de moi. Et j'aimerais qu'il soit encore plus loin.
- Vous êtes divorcés ?
Le ton calme de sa question ennuya Perveen.
- Non. Je ne peux pas divorcer de Cyrus, parce qu'il ne m'a pas assez maltraitée. Une femme parsie ne peut obtenir le divorce que si les dommages infligés sont très graves - il aurait fallu que je perde un œil ou un membre.
Colin avait pâli. Le fait qu'elle ait évoqué la perte d'un membre lui avait peut-être rappelé sa propre jambe. (p.362-363)




Le récit à la 3è personne est enrichi de nombreux dialogues ce qui rend la lecture vraiment dynamique et vivante (je m'étonne même que personne n'ait eu l'idée d'en faire une série cela changerait !). Pour son enquête, Perveen se rend dans de multiples endroits entre l'auberge de circuit où elle réside en compagnie de l'attirant Colin Sandringham (l'agent politique, victime d'un accident durant lequel il a perdu sa jambe) et ses serviteurs, le palais de Satapur, et les dangereux chemins de montagnes difficilement praticables, surtout de nuit ! Son opiniâtreté, ses observations pertinentes "sur le terrain"  et son intuition vont lui permettre de découvrir les raisons de la terrible vengeance d'un fils renié car né hors mariage.


publié en 2019 "the Satapur Moonstone"
2021 pour la version française


- Que pouvez-vous me dire sur l’agent politique ?
- Colin Wythe Sandringham occupe ce poste depuis environ dix mois. Il est responsable du bien-être des enfants royaux et de la veuve du défunt maharadjah.
- Quels enfants ? Vous n’avez mentionné que le prince Jiva Rao.
- Il a une petite sœur, mais je ne connais pas son nom.
Perveen n’apprécia pas qu’il ait presque oublié la princesse, et qu’il ait qualifié la mère du jeune maharad­jah de veuve, alors qu’elle aurait dû être appelée reine.


Illustration d'entrée de billet : "Hindu children of high caste", Bombay, India, 1922

lundi 23 décembre 2024

Les veuves de Malabar Hill - Sujata MASSEY


Bombay, année 1921. Perveen Mistry, qui travaille dans le cabinet d'avocat de son père, n'a pas le droit de plaider au tribunal mais contribue au traitement d'affaires délicates confiées au cabinet, en particulier lorsqu'il s'agit de traiter la succession de Farid, un important industriel, et d'approcher les trois veuves qui sont en deuil et qui observent la purdha, pratique musulmane obligeant les femmes à ne pas être en présence d'un homme. Peu après avoir vérifié auprès des veuves leur consentement quant à leur héritage, Mukri, l'homme que leur époux avait mandaté pour servir d'intermédiaire entre elles et le monde extérieur est sauvagement assassiné dans une partie de la maison. Perveen cherche à démêler les différentes déclarations des bégums (les veuves), de leurs enfants et des domestiques de la maison ; mais en s'approchant de la vérité, elle risque sa vie.


Il y avait bien longtemps que je n'avais pas été passionnée à ce point par une enquête et, cerise sur le gâteau, dans ce roman on peut explorer davantage encore, en immersion dans le monde très particulier des religions parsie et musulmane. 
Résidence Malabar Hill


Le cadre de l'enquête nous emporte à Malabar Hill, un quartier résidentiel prisé de Bombay (= Mumbai) où vivaient les colons Britanniques et l'élite indienne depuis la fin du XIXè siècle dans de luxueuses résidences non loin d'anciens sanctuaires hindous. Perveen y interroge tour à tour les veuves : Razia, la première épouse qui hérite d'un terrain ou se trouve l'usine des Farid, Sakina, la seconde épouse qui hérite de bijoux, et la dernière : Mumtaz, qui hérite des ses instruments de musique. D'après Mukri, les veuves sont d'accord pour abandonner leur part d'héritage au profit de la fondation, mais Perveen découvre qu'il n'en est rien.
Taj Mahal Palace Hotel (où se rend Perveen plusieurs fois)


Perveen est de religion Parsie et l'on découvre les coutumes, certaines très arriérées lorsque le roman nous projette dans le passé, en 1916 lorsqu'elle rejoint sa belle-famille après son mariage (malheureux) avec Cyrus. Elle découvre les mœurs dépassées des parsis de Calcutta, notamment lorsqu'elle a ses règles.

-Les parsis orthodoxes observent cette coutume de l'isolement pendant les règles, dit-il en hochant la tête. ce serait fort peu probable que vous puissiez concevoir pendant cette période.
- Mais l'isolement et le fait que je ne sois pas autorisée à prendre un bain ne peuvent être bon pour la santé, insista Perveen. Ce n'est pas comme ça que j'ai été élevée.
-Même si vous êtes parsi ?
-Je suis issue d'une famille moderne de Bombay, répondit-elle avant d'ajouter aussitôt : pour être franche, je vis très mal l'isolement. Je redoute ce moment pendant tout le mois. cela a commencé à affecter mon sommeil et mon humeur.
-Comment ça ?
Lui adressant un regard plus appuyé, il pris son stylo et commença à prendre des notes.
- Je fais de terribles cauchemars. Je rêve que je me trouve dans cette petite pièce, même quand je n'y suis pas, expliqua-t-elle en se rappelant les rêves de la semaine précédente. Je me sens triste et désespérée. Cela me met en colère contre mon mari. Il ne me défend pas contre ses parents, bien qu'il pense que cette coutume soit d'un autre âge. (p.221)

Alternant présent et passé, nous découvrons la difficulté pour une femme de pouvoir travailler, même en ayant des diplômes, de pouvoir de promener sans chaperon, et.. c'est ce que j'aime dans certains romans policiers : découvrir la vie quotidienne au coeur d'une enquête qui n'est pas le seul premier plan. 


A la fin du roman, l'auteur indique que son héroïne est inspirée de la 
première femme avocate en Inde : Cornélia Sorabji, son parcours exceptionnel sert de terreau pour une fiction qui replace dans le contexte du début du XXè siècle le droit des femmes, à la vie civile comme dans le foyer, les pratiques religieuses, les niveaux sociaux (maître et servants) et l'indépendance de l'Inde sous domination anglaise à cette époque.

On découvre au fur et à mesure, que Perveen a pu aller étudier à Oxford où elle fait la connaissance d'Alice Hobson-Jones, dont le père est un haut-fonctionnaire. J'avoue que le personnage d'Alice n'est pas le plus intéressant ni le plus important du roman, même si elle participe un peu à l'enquête vers la fin. Il est probable qu'on retrouve son personnage dans les romans suivants car le binôme d'amies illustre le combat des deux femmes pour faire valoir leur droits dans un monde patriarchal.

Après la lecture, il reste un sentiment d'espérance que la pratique immonde durant les règles n'existe plus de nos jours (enfermée une semaine par mois dans les odeurs pestilentielles d'urine et de crasse). Hélas, la coutume des mariages entre époux qui ont une grande différence d'âge, la polygamie, ou encore le droit de prendre pour épouse une fille de 15 ans persiste on le sait ! Et le fil conducteur est la personnalité de Perveen qui ne se laisse jamais faire, qui se révolte contre toute injustice, à commencer par sa propre situation : elle incarne l'émancipation, raisonnable cela s'entend pour qu'une femme puisse vivre heureuse et pas dans l'ombre d'un mari.

publié en 2018


Ceci est le premier tome d'une série qui en compte déjà quatre (2 : "La Malédiction de Satapur", 3 : "Le Prince de Bombay", et le dernier non traduit à ce jour "The Mistress of Bhatia House").