dimanche 19 juillet 2015

Encres de Chine - Xiaolong QIU


Shanghai. Une ancienne garde-rouge devenue par la suite dissidente, compagne d'un célèbre écrivain, écrivain elle-même auteur d'un roman devenu "culte", est retrouvée assassinée dans le réduit qu'elle occupait, à l'entresol d'un Shikumen où s'entassent une quinzaine de familles. L'affaire est confiée à la Brigade spéciale de la police de Shanghai dirigée par l'inspecteur Chen, lui-même en congés, car il est primordial que cette mort ne soit pas associée à un acte "politique". Tandis que Chen s’attelle à la traduction d'un rapport relatif à la construction d'un consortium touristique qui mêlera architecture traditionnelle et modernité du pouvoir d'achat, l'inspecteur Yu mène l'enquête, fortement aidé par sa dévouée épouse, férue de littérature, sur les traces de cette mystérieuse femme dévouée à son amour perdu qui croise la trajectoire de son unique héritier.



Après MORT D'UNE HÉROÏNE ROUGE nous replongeons dans la Chine des années 90, se relevant péniblement des années post "révolution culturelle". Les intellectuels qui ne sont pas morts en camps de rééducation se dévouent à la mémoire des disparus. Ainsi l'ancienne garde-rouge tombée amoureuse de Yang, un écrivain de 20 ans son aîné se dévoue corps et âme à la mémoire de celui-ci.
Yu tenta de se rappeler la façon dont Chen s'était frayé un chemin dans la jungle de la politique du Service. D'ailleurs il en voulait un peu à Chen, aussi. Hier soir, il était certain d'avoir entendu des chuchotements et de la musique, en fond sonore de leur conversation téléphonique. Ce que faisait Chen ne regardait que lui. L'inspecteur principal pouvait se permettre de prendre du bon temps, avec son statut, son "projet lucratif", sa carrière prometteuse, et sa "petite secrétaire". Pourtant cette idée mettait Yu mal à l'aise. Il était surpris des suggestions de Chen et se demandait comment, au beau milieu d'un travail de traduction urgent, il s'était débrouillé pour échafauder ces théories. Ce n'étaient malgré tout que des hypothèses, que rien de concret ne venait étayer. Lui-même avait effectué de timides incursions dans ces directions, sans résultat. (p.217)
Qiu Xiaolong décrit les contradictions de la Chine de cette période au travers du quotidien de Chen Cao, inspecteur célibataire mais bénéficiant d'un appartement avec salle de bain pour lui seul alors que la famille de son adjoint s'entasse dans un 20 m2 sans sanitaire. Le travail de traduction auquel il  s'adonne le fait entrer dans un monde de privilège : "petite secrétaire" dévouée qu'il aurait pu prendre pour maîtresse s'il n'avait été moins scrupuleux.

Je suis toujours enthousiaste de ce genre de policier, même si je regrette que la personnalité de l'inspecteur Chen, héros principal de cette série, soit trop superficielle : il a 35 ans, se rend compte qu'il lui faudrait s'établir et avoir une descendance, mais plus question d'amoureuse (ni la fille du ministre, ni la journaliste) : on a envie d'un peu de romance !


titre original : When red is black
année sortie 2004
édition française en 2004
chez Liana Levi
310 pages
traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Claire MULKAI
illustration d'entrée de billet : © Christopher Lee


Pour ma lecture suivante, et parce que je poursuis mon été chinois je vais me plonger dans une Chine très traditionnelle : Meurtre à Canton de Robert van Gulik


samedi 11 juillet 2015

Mort d'une héroïne rouge - Xiaolong QIU


Chine, années 90. Dans une banlieue proche de Shanghai, le corps de Guan Hongying, très connue pour avoir été la travailleuse modèle de la Nation est retrouvée dans un sac plongé dans un canal peu fréquenté. L'enquête est confiée à la brigade des affaires spéciales, sous la direction de l'inspecteur Chen Cao, un jeune membre du parti également poète et traducteur à ses heures de loisirs. Sa ténacité, l'appui et les conseils avisés de ses proches, permettra à Chen et son adjoint Yu de découvrir le coupable malgré des influences placées au pouvoir.




Mon deuxième Qiu (mais pas le dernier car je suis déjà au milieu du 3ème roman). Je suis dans un état quasi euphorique, voilà vraiment la sorte de livre que j'ai plaisir à retrouver chaque jour, vous savez, c'est comme un rendez-vous secret qui donne l'eau à la bouche : une conversation amoureuse que l'on voudrait ne jamais achever.
Seule une chiffonnière des temps
Passe en jetant les débris
De chaque minute dans son panier. (p.272)
Du même auteur j'avais précédemment lu "Dragon bleu, tigre blanc" déjà fort apprécié.


Durant mon "été chinois", je découvre la Chine sur écran (voir toutes mes séries et films sur mon blog) et j'apprécie encore mieux mes lectures, je suis plus familière aux noms des personnages, à leurs conditions de vie, assez inimaginables alors que nous étions en 90. L'auteur décrit sa propre expérience, romancée, dans la langue d'adoption : l'anglais. Ceci est remarquable car le style est assez recherché, ici rien n'est superficiel, je n'ai pas été obligée de lire des passages inutiles pour "remplir" la copie. Passionnant... Un très bon moment de lecture qui dépayse en nous faisant sentir privilégiés.
Ils furent quand même choqués à l'idée que dans de telles maisons ne vivaient qu'une seule famille, alors que dans leur quartier une maison bien plus petite pouvait être divisée pour en loger une douzaine. Le décor leur apparut comme le théâtre d'un conte de fée cruel. (p.247)


titre original : Death of a Red Heroine
année sortie 2000
édition française : Liana Levi en 2001
496 pages
traduction de l'anglais par Fanchita Gonzalez Battle
illustration d'entrée de billet : © Rozi Demant

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick MODIANO


Louki (Jacqueline) a disparu du domicile conjugal, son mari engage un détective privé pour la retrouver. Sur les traces de la jeune femme, son passé se dévoile peu à peu : enfance solitaire, refuge dans un mariage sans passion, découverte d'une échappatoire dans la drogue jusqu'à l'instant fatal.


Mon deuxième Modiano. L'écriture est belle, mais il m'a manqué quelque chose de neuf, de renouvelé. Ici j'ai l'impression d'être retombée dans le récit de Dora Bruder : même ambiance, même désolation des personnages.
Originalité : le roman est constitué du récit des personnages eux-mêmes, comme un fil conducteur déroulé de l'un à l'autre. Un très beau rendu. Dommage que l'histoire elle-même ma,que de passion. reste Paris, ses défauts et son magnétisme, ses lieux marqués dans les mémoires comme autant de petites aiguilles dans la course d'orientation de nos propres souvenirs de Paris rive droite.


année sortie 2007
Gallimard
154 pages
illustration d'entrée de billet : "Dans un café ou l'absinthe" par Degas (1875)

samedi 23 mai 2015

FERRARI Jérôme - Le principe


De nos jours, un jeune étudiant (en philosophie) est interrogé sur le physicien allemand Werner Heisenberg lors d'un oral auquel il échoue lamentablement. De ce fait, il s'intéresse à ce scientifique et entame avec lui un monologue malgré les années qui les séparent ; il l'interpelle sur les étapes importantes de sa carrière de chercheur, depuis ses débuts d'étudiant passionné de mathématiques. Heisenberg se retrouve chercheur en physique et s'attaque à la résolution d'une magnifique inconnue : la composition de la matière et l’interaction des éléments qui la composent. La résultante de ses équations pour lui ne fait aucun doute : par principe on ne peut jamais connaître la vitesse et la position d'un élément.
1926 : à 25 ans, Heisenberg pose le principe d'incertitude et cette découverte, comme toutes les découvertes scientifiques, lui attire des ovations et des moqueries. Mais nous sommes en pleine guerre mondiale et tandis que ses collègues scientifiques fuient l'Allemagne nazie, Heisenberg décide de rester (affronter l'ennemi) et doit travailler à la découverte d'un réacteur nucléaire. Quelques collègues se détachent de lui et de ses travaux d'application car ils l'accusent de travailler pour les nazis afin de leur "délivrer" la bombe atomique, ce qui dément Heisenberg à qui veut bien l'entendre.
Il suffisait de renoncer aux questions, celles qui portaient sur une réalité physique que personne ne pouvait observer ni concevoir, il fallait oublier toutes ces histoires d'ondes et de corpuscules, d'orbites et de trajectoires, se libérer douloureusement de la nostalgie des images pour bondir d'un seul coup, par dessus l'abîme, dans le refuge des formes mathématiques, car c'est là que, depuis toujours, la raison a sa demeure - et c'est à nouveau la nuit d'été dans la cour du château de Prunn quand s'élevaient d'un violon solitaire les notes de la chaconne qui vous arrachait à votre douleur en révélant que le monde n'était pas seulement le chaos qu'il semblait être, ce grand corps disloqué, avec ses morts inutiles, ses âmes désorientées, ses vains espoirs, ses ruines, la rancœur et la colère inextinguibles, l’humiliation des diktats, et qu'il était encore possible d'avoir foi en ce que vous n'appeliez pas Dieu mais un ordre central, au sein duquel toute chose prenait sa place. Oui, vous aviez trouvé la bonne voie, la seule, c'était une certitude, et sans doute, pour un moment, vous n'avez pas douté que vous en convaincriez la communauté des physiciens. (p.29)


Le choix du livre


Un livre recommandé par une amie très chère. Avant ce livre, je ne connaissais pas du tout Heisenberg ni Ferrari dont j'avais même oublié le nom malgré son prix Goncourt de 2012.

Ce qui m'a plu : l'introspection


J'ai découvert la trajectoire tragique d'un jeune homme peut-être né au mauvais moment, dans un monde à la recherche de la domination des uns sur les autres. Durant ma lecture, une question se pose : et moi qu'aurai-je fait à sa place ? m'enfuir au risque de regretter de n'avoir rien tenté ? ou résister comme ces jeunes allemands de la "rose blanche" ?

L'impression globale


Un livre intéressant mais assez ardu tout de même et pas à la portée de tout le monde : un style littéraire, parfois un peu trop travaillé, et avec une trop grande distance avec son sujet de réflexion et d'affection, c'est ce que j'ai ressenti : certains passages font croire à un narrateur-laborantin qui observe une souris dans le dédale de son labyrinthe. La souris va t-elle s'électrifier ou contourner le piège ? voilà à quoi je pensais. J'ai souvent repris ma lecture pour bien tout comprendre, j'ai également fait des recherches sur internet car beaucoup de faits historiques évoqués m'étaient obscurs comme les exécutions (décapitations) des jeunes protagonistes de la rose blanche.


Le mot de la fin


J'aurais aimé un peu plus de légèreté pour contrecarrer le pessimisme de ce récit mais je suis heureuse d'avoir fait cette lecture "presque" commune avec mon amie.



année sortie 2015
Actes Sud
160 pages
illustration d'entrée de billet : Werner Heisenberg (à 32 ans)

ma note : 3♥/5

vendredi 8 mai 2015

OGAWA Ito - Le Restaurant de l'amour retrouvé



Japon, de nos jours. Rinco, une jeune femme rentre un soir après sa journée de travail et découvre que l'appartement où elle vit est complètement vide, tout a disparu: ses plus chers souvenirs ainsi que son petit ami. Elle en perd la parole et utilise un petit carnet pour se faire comprendre des phrases de politesse habituelles. Elle décide de retourner dans son village natal où vit encore sa mère qu'elle n'a pas vu depuis 10 ans, et avec laquelle elle n'a pas beaucoup d'affinités. Sa mère l'autorise à ouvrir un restaurant dans une dépendance qu'elle utilise en remise. En échange, Rinco devra soigner Hermès, sa truie, qui est un peu son enfant-animal de compagnie. Très vite, la réputation de Rinco se fait par delà la vallée car il se dit qu'après avoir souper chez elle, chacun voit ses désirs exhaussés.
Papy Hibou avait toujours vécu dans le grenier du bâtiment principal. Depuis mon enfance, toutes les nuits sans exception, il hululait précisément douze fois aux douze coups de minuit, hou, hou, hou... Ses cris étaient d'une régularité parfaite, un vrai métronome. Une telle précision, c'était tout simplement surnaturel. Mon coeur d'enfant s'en émerveillait, les animaux étaient fantastiques ! (p.52)



Il y a des livres que l'on cherche absolument parce qu'on a eu une critique avantageuse, il y a ceux que l'on trouve par "hasard" au détour d'une vitrine, d'une table, d'un rayon.... Et puis il y a des livres qui viennent à vous sans que vous vous y attendiez. Des cadeaux. C'est ce qui m'est arrivé avec ce roman lumineux qui m'est tombé dessus comme une météore, une perle. Avec un nom pareil "Ogawa" je ne pouvais qu'être intriguée, rapport à mon affection pour Yoko Ogawa, un homonyme. Je ne suis pas déçue car j'y retrouve la même musique des mots, des gestes, des pensées. C'est frais et vivifiant, parfois drôle, surréaliste et très poétique. Pour moi, le thème principal est que tout est lié : la nature, les végétaux, les animaux et les hommes, sont tous dans une spirale, une sorte d'ADN indestructible et nous interagissons les uns sur les autres, les uns avec les autres : ce qui disparaît d'une côté, réapparaît de l'autre, rien ne se perd. L’héroïne nous donne une belle leçon de vie et d'amour dans son restaurant 'table d'hôte" où elle officie comme dans une église, désirant plus que tout rendre les gens plus heureux.

Un livre très bien écrit, tout est parfait.


titre original : Shokudô katatsumuri (cafétéria "escargot")
année sortie 2008
édition française en 2013
édition Philippe Picquier
250 pages
traduit du japonais par Myriam DARTOIS-AKO
illustration d'entrée de billet : la couverture de l'édition japonaise


ce roman a été adapté dans le film Shokudo katatsumuri
clic sur l'image pour accéder à mon résumé

vendredi 1 mai 2015

HOUELLEBECQ Michel - Soumission


La France en 2022. François Hollande est toujours au pouvoir. Dans le contexte des prochaines élections présidentielles, des alliances se font pour contrecarrer la victoire annoncée du FN et c'est ainsi que la "droite" et la"gauche" s'allient avec La Fraternité musulmane un nouveau parti mené par Mohammed Ben Abbes. La guerre civile est proche. A Paris, François, la cinquantaine célibataire, professeur de littérature à la Sorbonne spécialiste de Huysmans, observe les événements d'une manière assez détachée, tout à sa propre déchéance solitaire, il est au bord du suicide. Une fois Ben Abbes président, les choses changent dans le pays, surtout au niveau de la liberté et représentation des femmes ainsi que dans l'éducation nationale où tout professeur doit devenir musulman pour pouvoir enseigner. François, qui s'était retrouvé à la retraite anticipée, voit une seconde carrière s'offrir à lui grâce au nouveau parti au pouvoir, sans compter que son célibat va n'être qu'un mauvais souvenir lorsque son nouveau poste s'accompagne d'une proposition pour lui trouver une ou plusieurs épouses, selon sa convenance.



Et bien moi, j'aime le style de Houellebecq. Pour moi, c'est un bon écrivain. Après on peut aimer, ou détester les histoires qu'il raconte, mais il n'en demeure pas moins que son style est loin d'être paresseux, bien au contraire. Je pense que tout est calculé et j'envie presque les futurs étudiants qui, à l'instar du héro de ce roman, feront à leur tour une thèse sur Houellebecq dans quelques années, car il est l'un des plus grands auteurs français de notre génération.

Soumission est bon roman : l'histoire est originale et tous les événements qui conduisent à la chute sont bien menés. J'ai vraiment eu plaisir à retrouver ce livre chaque jour durant une petite semaine (se lit assez rapidement) et j'avais hâte de connaître la fin !

Michel Houellebecq y livre un exercice jubilatoire de politique-fiction en nous tendant un prisme rempli de second degré. C'est intelligent, souvent drôle (même si les situations ne le sont pas) auto-dérisoire et jamais barbant.
Je me promenai pendant un quart d'heure sous les arcades de poutrelles métalliques, un peu surpris par ma propre nostalgie, sans cesser d'être conscient que l'environnement était vraiment moche, ces bâtiments hideux avaient été construits durant le pire période du modernisme, mais la nostalgie n'a rien d'u sentiment esthétique, elle n'est même pas liée non plus au souvenir d'un bonheur, on est nostalgique d'un endroit simplement parce qu'on y a vécu, bien ou mal peu importe, le passé est toujours beau, et le futur aussi d'ailleurs, il n'y a que le présent qui fasse mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vus accompagne entre deux infinis de bonheur paisible. (p.267)
Au cinéma, ce pourrait être un film des frères Cohen : bien trash (violences urbaines / scènes de folies / ses tristes relations sexuelles) et en même temps romantique / philosophique (pensées de François, son soudain attachement à Myriam, dialogues avec ses comparses, etc...). Les politiques actuels (Hollande, Valls, Marine Le Pen, François Bayrou ou Jean-François Copé) en prennent "pour leur grade", très drôle.

A lire comme on lit une roman et pas un programme politique uchronie !!




année sortie 2015
édition française Flammarion
320 pages
illustration d'entrée de billet : Huysmans par Forain

ma note : 3♥/5

dimanche 26 avril 2015

HERZOG Félicité - Un héros


Laurent Herzog naît en 1965 et meurt en 1999. Entre temps, une vie chaotique à l'ombre d'un père héros à plus d'un titre : l'alpiniste Maurice Herzog qui partit à la conquête de l’Annapurna en 1950 et en redescendit héros de la nation française puis devint ministre des sports sous De Gaulle. Ce père si convainquant devant les lumières de la célébrité brille moins sous le regard implacable de sa fille Félicité qui dévide l'histoire familiale depuis la figure étonnante de Marie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart de Mortemart, l'ancêtre aristocratique et féministe : la Duchesse d'Uzes, jusqu'au fantôme de son frère qui hante encore le château de la Celle-les Bordes où il périt en avril 1999. C'est quelques années après la mort de son frère aîné que Félicité Herzog déclenche une avalanche de vérités cachées, mettant en lumière la vie intime de son père qui ne parvient jamais à se comporter comme tel et auquel elle reproche non seulement l'absence mais surtout le manque d'amour filial et d'intérêt pour ses enfants.
Toutes ses années, il m'apparut aussi inaccessible que l'homme brandissant son piolet sur cette photo, d'abord publiée en exclusivité par Paris Match. Il ne me semblait jamais être redescendu de ce versant sur lequel il se dresse en pleine tempête, tenant à deux mains le drapeau français. Quelque chose d'autre que ses mains et ses pieds n'était-il pas resté sur les flancs de ce sommet considéré comme une déesse par les Népalais : sa sensibilité ? son humanité ? sa propre estime ? Ressentait-il une secrète culpabilité à avoir entraîné Louis Lachenal dans cette folie, même au nom de l'intérêt national, folie dont Lachenal n'allait jamais se remettre ? (p.54)



Un roman qui, comme vous l'aurez compris en lisant mon résumé ci-dessous, n'en est pas un, ou alors comme je l'indique en libellé de cet article, c'est un roman "non fiction", une sorte d'essai que j'ai trouvé passionnant, non pas par son style qui est très inégal et tristement banal après quelques premières pages accrocheuses, mais par son contenu, et principalement par la "vie de château", cette vie balancée entre les séjours de l'auteur et de son frère chez les grands-parents (ceux de leur mère Marie-Pierre Cossé-Brissac) et surtout, je suis tombée folle d'intérêt pour cette impétueuse duchesse d'Uzes :


C'est sans surprise parce que nous sommes prévenus dès les premières pages que l'auteur prend le parti d'attaquer publiquement son père dans ce livre, mais ce que j'ai perçu également, c'est le procès de tout un système social dont il est question : malgré la notoriété, l'éducation, les relations, la maladie de Laurent reste invisible aux yeux des siens. Laurent, ce frère despotique tout de même, qui ne rate pas une occasion pour lui donner des coups, et bien personne ne s'interroge sur l'origine de sa violence ! L'auteur tient pour responsable le père, Maurice Herzog, si brillant en public et si ténébreux dans sa vie privée, comme un ange déchu. Coupable de la séparation de ses parents puisqu'il est parti du foyer vers une nouvelle conquête, laissant son épouse démunie, et visiblement incompétente devant la schizophrénie de son fils, révélée tardivement par la médecine après un suicide manqué, mais qui aurait pu être décelée plus tôt si les premiers signes de violence et d'incohérence avaient été soignés dans l'enfance.

Si j'ai aimé l'aspect documentaire historique de l'enfance malmenée : une mère intellectuelle qui ne s'occupe pas vraiment de ses enfants livrés à eux-mêmes, j'ai moins été attirée par le récit de la vie politique de Maurice Herzog et je regrette également le manque de cohérence de ce livre qui traite de beaucoup trop de sujets périphériques, sans les approfondir, ce qui laisse une impression de roman achevé dans la précipitation, dommage. 



année sortie 2012
édition Grasset puis Le livre de Poche en 2013 (réédition)
220 pages
illustration d'entrée de billet : trophées de chasse au château de la Celle-les-Bordes © René Stoeltie

ma note : 2♥/5