dimanche 12 novembre 2023

Carmilla - Joseph Sheridan LE FANU



Après que leur carrosse ait versé dans une ornière, un gentilhomme accepte d'héberger Carmilla, la fille d'une voyageuse ; la fille semble éprouvée par l'accident et la mère évoque l'obligation de poursuivre son itinéraire sans délai. C'est ainsi que Carmilla est introduite de leur plein gré dans la maison de ses hôtes qui ne tardent pas à être avertis d'étranges morts dans les environs depuis quelques temps. Les victimes sont prises d'une morbide apathie, voire d'étouffements. Laura, la fille du gentilhomme, est d'abord épouvantée de faire la connaissance de Carmilla qui ressemble étrangement à la femme qui est apparue dans l'un de ses plus angoissants cauchemars, mais elle finit par apprécier sa compagnie et succombe à son charme, à son envoûtement : Carmilla est si belle, si étrange, si mystérieuse. Bien que taisant de nombreux secrets sur ses origines, Carmilla lui promet un amour éternel ! 

Comme le livre précédent que j'ai lu de l'auteur (Le mystérieux locataire), Carmilla est un récit fantastique mais moins épouvantable cependant. L'histoire nous est contée par Laura elle-même, après la mésaventure d'avec Carmilla, ce qui donne au lecteur une invitation à la découverte de cette histoire formidable en compagnie de la victime.

Contrairement à la plupart des critiques lues sur ce livre, je n'ai pas trouvé Laura si naïve : elle est bien consciente du danger mais son esprit est victime d'hallucinations incontrôlables.
Je me demande si vous vous sentez aussi étrangement attirée vers moi que je me sens attirée vers vous. Je n’ai jamais eu d’amie : vais-je en trouver une à présent ? Elle soupira, et ses beaux yeux noirs me lancèrent un regard passionné. Or, à vrai dire, cette belle inconnue m’inspirait un sentiment inexplicable. J’étais effectivement, selon ses propres termes, « attirée vers elle », mais j’éprouvais aussi une certaine répulsion à son égard. Néanmoins, dans cet état d’âme ambigu, l’attirance l’emportait de beaucoup. Elle m’intéressait et me captivait car elle était très belle et possédait un charme indescriptible.
De même, je n'ai absolument pas déniché l'ombre d'allusion d'homosexualité ! Oui il y a des passages déclaratifs mais tout cela reste superficiel. Pour moi, Carmilla souhaite transformer Laura afin qu'elle soit elle aussi éternelle :
...je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne. Je n’y puis rien : de même que je vais vers toi, de même, à ton tour, tu iras vers d’autres, et tu apprendras l’extase de cette cruauté qui est pourtant de l’amour. Donc, pour quelque temps encore, ne cherche pas à en savoir davantage sur moi et les miens, mais accorde-moi ta confiance de toute ton âme aimante. Après avoir prononcé cette rapsodie, elle resserrait son étreinte frémissante, et ses lèvres me brûlaient doucement les joues par de tendres baisers.
ou encore avec ce passage :
Tu ignores combien tu m’es chère ; sans quoi, tu n’imaginerais pas que je te mesure ma confiance le moins du monde. Mais je suis liée par des vœux bien plus terribles que ceux d’une nonne, et je n’ose pas encore raconter mon histoire à personne, même à toi. Pourtant le jour approche où tu sauras tout. Tu vas me juger cruelle et très égoïste, mais l’amour est toujours égoïste : d’autant plus égoïste qu’il est plus ardent.
J'ai bien aimé ce court roman fantastique que l'auteur sort l'année avant sa mort. Ce personnage charmant et vénéneux qu'est la femme vampire inspira de nombreux auteurs (Bram Stoker et son Dracula par exemple), mais je reste avant tout admirative de l'invention et de la prose de l'auteur qui, je me répète, est l'un des plus impressionnants à mes yeux car il mêle l'étrange au comique. Voici la manière dont il présente le saltimbanque qui passe au château de Laura :
Il avait aussi un violon, une boîte d’accessoire de prestidigitateur, deux fleurets et deux masques accrochés à sa ceinture, et plusieurs autres boîtes mystérieuses pendillant tout autour de lui. Il tenait à la main une canne noire à bout de cuivre. Un chien maigre au poil rude le suivait comme une ombre : mais, ce jour-là, il s’arrêta devant le pont-levis dans une attitude soupçonneuse, et, presque aussitôt, se mit à pousser des hurlements lugubres.

Anke Merzbach

Ce personnage pourtant loufoque et atypique apporte l'humour nécessaire :
Votre noble amie, à votre droite, est pourvue de dents extrêmement tranchantes : longues, fines, pointues – comme une alêne, comme une aiguille ! Ha, ha, ha ! grâce à mes yeux perçants, j’ai vu cela de façon très nette. Si la noble demoiselle en souffre (et je crois qu’elle doit en souffrir), me voici avec ma lime, mon poinçon et mes pinces. S’il plaît à Sa Seigneurie, je vais les arrondir, je vais les émousser : elle n’aura plus des dents de poisson, elle aura les dents qui conviennent à une si belle demoiselle. Hein ? La demoiselle est-elle mécontente ? Me serais-je montré trop hardi, et l’aurais-je offensée sans le vouloir ? En vérité, la demoiselle avait l’air fort courroucé, tandis qu’elle s’écartait de la fenêtre.
Je cherche d'autres romans de l'auteur qui m'inspire beaucoup et dont je me sens assez proche, comme j'aurais aimé écrire ceci, simple, efficace et tellement vrai !
Mais les rêves traversent les pierres des murs, éclairent des chambres enténébrées ou enténèbrent des chambres éclairées ; et leurs personnages, narguant tous les serruriers du monde, font leurs entrées ou leurs sorties comme il leur plaît.
Pour finir, Le Fanu a fort judicieusement donné une fin raisonnable à son récit et je l'en remercie car je déteste les fins ouvertes ou qui s'achèvent dans la précipitation comme si l'auteur voulait se débarrasser d'un fardeau trop lourd.

sorti en 1872


Illustration d'entrée de billet : Louis Janmot "sur la montagne" (1853)

vendredi 10 novembre 2023

Le Mystérieux Locataire et autres histoires d'esprits forts - Joseph Sheridan LE FANU



Recueil de 6 nouvelles fantastiques qui mettent en scène la mort, le diable et quelques bonnes âmes, suprises dans leurs candides croyances. 

1) le mystérieux locataire (récit de 1850)
Une famille unie et heureuse héberge un locataire qui traîne la mort dans son sillage.

2) le pacte de Sir Dominick (1872)
Sir Dominick a fait un pacte avec le diable, mais il ne le sait pas ou ne veut pas le comprendre. Après que le diable se soit mis à son service quelques années, les rôles s'inversent, pour l'éternité semble t-il !

3) La vison de Tom Chuff (1870)
Chuff est un homme méprisable, il passe son temps à boire, battre la campagne et sa famille. Un jour, il est témoin d'une vision qui le terrorise. Il croît être mené en enfer mais bénéficie d'une remise de peine. Pour combien de temps ?

4) Etranges manifestations dans la rue Aungier (1853)
Deux étudiants en médecine louent une maison. La nuit, ils deviennent les proies d'étranges visions et malgré leur scepticisme, finissent par croire aux maléfiques apparitions de l'ancien résident, un juge qui a fini par se pendre. Les deux hommes finiront par déménager pour échapper à ce fantôme pour le moins épouvantable.

5) Mort d'un sacristain (1871)
Après une vie dissolue, un homme revient dans son village et en devient le sacristain. Il ne raconte rien de sa vie d'avant. Un jour, il disparaît, on le retrouve mort, apparemment mortellement sonné par une des cloches qu'il voulait dérober. Son corps est mis dans une remise en attendant l'enterrement. C'est alors qu'arrive un mystérieux cavalier (un envoyé diabolique ?) sur une monture noire et étrange, venu réclamer le corps.

6) le familier (1851) 
Un ancien capitaine de vaisseau menant une vie des plus sérieuses s'apprête à se marier. Mais, surgit du fond de sa mémoire, un homme l'observe, menaçant. Il ressemble tant à ce marin qu'il a déclaré mort. Mais c'est impossible, cet homme là est plus trapu, plus affreux, plus diabolique. Mais alors que lui veut-il ? Désormais, sa vie devient un vaste désespoir. Dieu même ne peut le sauver, puisqu'il n'y croit pas. Il n'y a que la mort.

 


Le Fanu est vraiment l'auteur gothique, s'il fallait n'en désigner qu'un, en tout cas c'est l'un de mes auteur préféré de tous les temps. Avec lui, nous entrons dans le monde des croyances en un Dieu tout puissant, assorti de son ombre, telle la deuxième face de Janus : le diable évidemment. Je suis enchantée de découvrir cet auteur, Le Fanu : grand organisateur des frayeurs indicibles, celles que l'on ne peut raisonner ; y entrer et y rester peut-être !

Je me demandais sans trêve pourquoi mon enfant, mon enfant innocent avait été frappé, envoyé au tombeau, et surtout pourquoi ma femme, que j'adorai et dont l'idéal, j'en suis certain, consistait à louer et à glorifier Dieu, son créateur, devait subir une telle torture et souffrir de cette calamité que seul un démon avait pu imaginer, non un Dieu ! Ce Dieu, si grande était ma torture morale, je le raillais et le blasphémais avec la rage et le désespoir impuissants d'un damné en proie à ses tourments éternels.

sorti en 1850

Illustration d'entrée de billet : Anke Merzbach

La garden Party et autres nouvelles - Katherine MANSFIELD



Il s'agit d'un recueil de 15 nouvelles sur le thème du mariage, de la conscience de la vie, de la mort, des regrets, du devoir, de la maternité imposée. Chaque nouvelle découpe une tranche de vie, conscience fugace dans le gâteau du destin. Découverte de la pauvreté chez les voisins, mère dépassée par les enfants qu'elle ne souhaitait pas et qui s'en remet à la grand-mère, époux qui est hanté par le fait que son épouse a accompagné les derniers instants d'un jeune inconnu, fiançailles presque rompues, premier bal pour une jeune fille, dévotion de deux soeurs à un père terrible, etc... 


Très beau recueil de nouvelles que j'ai pu lire grâce au site https://www.ebooksgratuits.com/. Je découvre cette auteur néo-zélandaise qui a finit ses jours en France. Les histoires portent souvent sur un personnage dans lequel on se glisse pour épouser ses inquiétudes, ses peurs, ses regrets, ce qui donne une atmosphère plutôt déprimante et pourtant les mots choisis transforment ces passages en scènes presque tragi-comiques, voire lumineuses, comme si les mots enveloppaient de leur réconfort la lassitude, le fardeau, la crainte.

Dans les livres qu’on lisait, les gens avaient des aventures, des inconnus vous suivaient et ainsi de suite. Mais personne ne les avait jamais suivies, elle et Constance. Oh ! si, il y avait eu une année, à Eastbourne, dans leur pension de famille, quelqu’un de mystérieux qui avait posé une lettre sur la cruche d’eau chaude, devant la porte de leur chambre ! Mais lorsque Constance l’avait découverte, la vapeur avait tellement délavé l’écriture qu’elles n’avaient pas pu lire ; même pas déchiffrer à laquelle des deux le billet était adressé. Et l’étranger était parti le jour suivant. Et c’était tout. Le reste de la vie s’était passé à s’occuper de papa, tout en évitant de se trouver sur son chemin.

ou encore

Leïla était convaincue que, si son cavalier tardait à venir et s’il lui fallait écouter cette merveilleuse musique, voir les autres glisser, voguer sur le parquet doré, elle en mourrait pour le moins, ou bien s’évanouirait, ou bien étendrait les bras et s’envolerait par une de ces sombres fenêtres qui révélaient les étoiles. – Notre danse, je crois… Quelqu’un s’inclinait, souriait, offrait son bras ; elle ne devait pas mourir, après tout. Une main lui prit la taille et elle fut entraînée comme une fleur qu’on jette dans l’étang.

publié en 1922

Illustration d'entrée de billet : Portrait de Katherine Mansfield par Anne Estelle Rice

dimanche 5 novembre 2023

Le joueur d'échecs - Stefan ZWEIG


Au cours d'une traversée sur un paquebot voyageant de New York à Buenos Aires, le narrateur et son ami entament une partie qui attire l'attention de Czentovic, le champion du monde qui se trouve être ennuyeux au possible en dehors des parties qu'il gagne sans fausse modestie, fort de sa supériorité. Arrive alors un inconnu qui leur donne des indications pour contrer les mouvements du maître qui a accepté de jouer une partie, celle-ci s'achève en partie nulle. Cherchant à produire une partie le lendemain entre le champion et l'inconnu qui s'y refuse car il ne s'estime pas à la hauteur n'ayant pas joué depuis 20 ans, le narrateur obtient les confidences de monsieur B. qui lui explique l'origine de sa pratique. Autrefois avocat durant la guerre il a été dénoncé pour avoir défendu les biens de l'église et de la monarchie autrichienne. Pour le faire avouer et récupérer l'argent mis en sécurité, monsieur B. fut enfermé des années avec pour seule compagnie un livre de parties d'échecs volé à l'un des gardiens nazis. Commence alors pour lui une longue descente aux enfers lors de parties d'échecs mentales qui finissent par le rendre fou. C'est l'internement qui le sauva de sa geôle avec pour recommandations du psychiatre de ne plus jamais jouer aux échecs sous peine capitale de rechute.


Une histoire de torture morale, où l'isolement d'un être le force à plonger en lui-même vers une lente et cruelle folie. Dans un premier temps, l'attrait d'une occupation va sortir le condamné de son ennui mais sera aussi la condamnation à une solitude insupportable, puisqu'il vient à dédoubler sa personnalité pour devenir soit le joueur des blancs soit le joueur des noirs.

Comme toujours chez Zweig, une histoire étonnante, bien écrite avec une histoire dans l'histoire : celle du voyage sur le paquebot puis le récit de l'enfermement et ses dramatiques conséquences.

Car j’avais maintenant une activité, absurde ou stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l’empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d’échecs, une arme merveilleuse contre l’étouffante monotonie de l’espace et du temps.
Lors de ma première lecture, j'ai lu le roman en un soir, à l'époque durant quelques heures volées à mon temps libre (ayant en ce temps là deux enfants en bas âges). Quand on commence ce genre de livre, on ne peut pas le lâcher car comme toujours chez Zweig, une histoire étonnante très bien écrite.

Lors de la seconde lecture hier soir (mes enfants ont plus de 20 ans désormais), je n'ai pu m'empêcher de penser tout du long que le récit était une sorte de conte : Zweig dénonce que la torture mentale peut être aussi puissante que les sévices physiques et surtout que la folie peut mener à la mort. Récit d'autant plus tragique lorsque l'on sait que ce fut le dernier écrit de l'auteur publié après sa mort. Et ce vocabulaire poétique et poignant, qui prend le cœur, et ne laisse qu'une seule envie, dormir pour rêver d'écrire une histoire aussi puissante.

Vint alors l’interrogatoire. Il exigea de moi un plus gros effort que jamais, car toute mon attention se concentrait sur le livre et sur la façon dont je le tenais, plutôt que sur ma déposition. Par bonheur, l’audience fut courte ce jour-là et je rapportai le livre sain et sauf dans ma chambre. Je vous fais grâce des détails, il glissa bien une fois fort dangereusement à l’intérieur de mon pantalon pendant que je longeais le couloir, et il me fallut simuler un violent accès de toux pour me courber en deux et le repousser discrètement sous ma ceinture. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul, et cependant en cette précieuse compagnie.
1943

Relecture au format électronique sur e-books gratuits

samedi 4 novembre 2023

Chevreuse - Patrick MODIANO

La vie comme un théâtre d'ombre et de cire.



Jean Bosmans, le narrateur, cherche à reconstituer une énigme et y parvient en incorporant les protagonistes de trois périodes de son passé dans un roman qu'il écrit 50 ans plus tard.
La première période est son enfance durant laquelle il aurait été témoin d'une scène qu'il a oubliée ; il vit alors en compagnie de Rose Marie et d'un homme qui possède une montre de l'armée américaine dans une maison de la vallée de Chevreuse. 15 ans plus tard, vers 1964, il a 20 ans et fréquente Camille qu'il surnomme « Tête de mort » car son visage est sans expression. Par son intermédiaire, il retrouve la maison où il a habité enfant lorsqu'il la visite en sa compagnie et celle de son amie Martine Hayward. Camille l'emmène également dans un appartement où vivent Kim qui a son âge, le petit garçon dont elle s'occupe quand il ne va pas au jardin d'enfant et le père du garçon. En soirée s'y déroulent des réunions pour adultes. Paranoïaque, le narrateur cherche à éviter certains personnages qui semblent jouer une comédie afin de lui soutirer des informations dont il pense tout ignorer. 50 ans plus tard, il part en vacances dans le sud où il cherche à se débarrasser des fantômes en les faisant prendre part au roman qu'il achève.
 

Chevreuse étant ma ville voisine, j'ai été interpellée par ce titre pensant que l'auteur allait pour une fois nous emporter en banlieue et cela m'intéressait ; mais de Chevreuse il n'est pas vraiment question dans le roman, plutôt de communes en lisière : Milon-la-Chapelle et l'auberge du Vert-Coeur (dans la réalité il existe un château Vertcoeur) où Martine va chercher ses valises pour préparer son emménagement dans la rue du "Docteur-Kurzenne", qui elle, se situe à Jouy-en-Josas (mais dans la réalité Jouy-en-Josas n'est pas en vallée de Chevreuse qui débute bien plus bas, après Toussus-le-Noble).

Le roman me fournît une réponse à ce que je pressentais dans plusieurs autres romans de l'auteur qui évoque régulièrement des soirées "spéciales". Modiano cette fois écrit les choses sans ambages :

Et à mesure que la nuit avançait, la musique qui jouait en sourdine devenait de plus en plus forte et la lumière baissait peu à peu, jusqu'à ce que le salon soit bientôt dans l'obscurité. Alors ce n'était plus l'heure des conversations. Des ombres se mêlaient les unes aux autres sur les divans, et la musique couvraient leurs chuchotements et leurs soupirs. (p.44) 

Je trouve que l'histoire est trop énigmatique : on devine que le narrateur détient un secret, que sa mémoire lui fait défaut (c'est d'ailleurs récurent dans les romans de l'auteur). Ici aussi, père et mère ne sont jamais évoqués, à part la fameuse Rose Marie qui est la marraine mais qui n'est pas de la famille.

Tel un métronome désaxé, le roman oscille entre souvenir et réalité, le présent n'est qu'un leurre et seul l'âge indiqué par le narrateur nous positionne sur sa carte des souvenirs où se mélangent l'histoire et la géographie pour atteindre la carte aux trésors.

Ce qu'il y a de bien avec Modiano c'est que le roman peut se lire en une journée (150 pages et des chapitres courts) ce qui nous permet de ne pas être trop perdu dans les fluctuations du récit ; comme l'auteur il ne faut pas perdre sa boussole !. Au moins dans ce roman, il y a une fin explicative mais j'avoue ne pas être à l'aise avec l'atmosphère presque fantasmagorique où les lieux, les personnages ne semblent pas réels, disparaissent sans laisser de trace, à moins qu'ils ne soient que le fruit de l'imagination de l'auteur pour écrire son roman.

Mais quinze ans lui semblaient à l'époque une période trop longue pour que les souvenirs d'enfance ne soient pas définitivement brouillés, que pouvait-il dire aujourd'hui ? Près de cinquante ans s'étaient écoulés depuis ce trajet à travers la vallée de Chevreuse jusqu'à la maison de la rue Docteur-Kurzenne. Oui, près de cinquante ans depuis le dernier après-midi qu'il avait passé dans le salon de l'appartement d'Auteuil, et où il avait croisé le docteur Rouveix - c'était bien lui-, cet après-midi d'un printemps précoce dont il aurait bien voulu savoir l'année exacte. Printemps de soixante-quatre ou de soixante-cinq ? Ils se confondaient tous les deux dans sa mémoire sans qu'il trouve de points de repère assez précis pour les différentier. (p. 53)

2021

Illustration d'entrée de billet :  Luigi Loir.

jeudi 2 novembre 2023

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO


Jean Daragane, un écrivain est importuné par un certain Gilles Ottolini qui souhaite lui rendre un carnet d'adresses qu'il a égaré à la gare de Lyon. Méfiant, il accepte cependant la rencontre durant laquelle il est interrogé sur son passé et particulièrement sur un certain monsieur Torstel qui apparait dans le carnet et sur lequel le fameux Gilles désire écrire un roman. Daragane plonge alors dans un champ de souvenirs glanés au hasard dans le champ de sa mémoire en friche et particulièrement le souvenir d'une certaine Annie Astrand, plus âgée que lui de 15 ans et qui s'est occupé de lui dans son enfance. 

Livre emprunté avant hier à la médiathèque, lu en un jour avec beaucoup d'avidité et d'espérance car Modiano possède cet art de mélanger une prose soignée l'air de rien et d'y insérer des ombres ici et là comme des grains dans le mécanisme huilé d'une belle histoire.

J'aurai dû me méfier car d'ombre il est question dans le prologue : "Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre". Stendhal. 

Et dans l'ombre je resterai à la fin de la lecture puisque le roman se termine de façon abrupte sans que l'on sache si, au fond, toute l'histoire n'est que le récit d'un homme atteint d'Alzheimer qui subit des fulgurances de son passé sans qu'il puisse les arranger dans l'ordre et les maitriser.

Avec lui, on parcourt donc quelques épisodes : 

  • une femme, qui aurait fait de la prison par la suite, s'est occupée de lui autrefois,
  • les relations louches de cette femme qui côtoie le monde des jeux et de la nuit,
  • du recel dans des maisons presque abandonnées, puis fouillées.
Le héros conserve de son passé une valise dont il a perdu la clé : idée évocatrice d'une valise de souvenirs qu'il est impossible d'ouvrir sans disposer de la mémoire afférente.

Il n'y aura pas d'explication pour résoudre les énigmes distillées dans le roman : 

  • qui a tué Colette Laurent ? 
  • que sont devenus les autres protagonistes ?
  • pourquoi, quand et comment a-t-il perdu la trace de cette Annie qui lui avait écrit sur un papier l'adresse où ils habitaient pour qu'il ne se perde pas dans le quartier.

Contrairement à d'autres lecteurs que cette construction ne semble pas ennuyer, je préfère ne pas avoir à imaginer les fins de roman. Pour ma part, j'en viens à conclure que ce livre est peut-être un appel de phare à l'un des lecteurs que nous sommes : quelqu'un se reconnaitra peut-être ?

Il n'avait écrit ce livre que dans l'espoir qu'elle lui fasse signe. Écrire un livre, c'était aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l'intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu'elles étaient devenues. (p.70)



Illustration d'entrée de billet : Marcel Bovis

Encre sympathique - Patrick MODIANO



En vidant le bureau d'une agence de détective privé désormais fermée, un ancien employé décide de partir à la recherche d'une femme qu'il devait retrouver 30 ans auparavant, sans succès. Prenant pour départ la dernière adresse connue ainsi que les lieux jadis fréquentés, il trouve des indices qui finissent par le mener à la dame. 

Un superbe court roman, tout en finesse, en poésie, en émotions, descriptions tellement réalistes de Paris ! J'adore. Un livre doudou de 120 pages environ.

Et si je continue d'écrire ce livre, c'est uniquement dans l'espoir, peut-être chimérique, de trouver une réponse. Je me demande : faut-il vraiment trouver une réponse ? j'ai peur qu'une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférables de laisser autour de soi des terrains vagues où l'on puisse s'échapper ? (page 103)
sorti en 2019