mercredi 22 juillet 2026

Dimanches d'Août - Patrick MODIANO

Quelques années après certains évènements douloureux pour Jean, le narrateur, celui-ci rencontre incidemment Villecourt, l'ancien compagnon de Sylvia avec qui il a vécu une histoire d'amour rocambolesque. Pressé par ce dernier qui demande des nouvelles de Sylvia, Jean cherche à l'éviter et se réfugie dans ses souvenirs en partageant avec le lecteur les circonstances de leur rencontre et de leur séparation. 

 


 

Voici mon huitième roman de Modiano (j'ai emprunté celui-ci à la bibliothèque ais j'en possède la plupart) et je suis toujours épatée par sa capacité à mener son lecteur par le bout du nez, ou plutôt, au bout du livre, réorganisant à la guise la mémoire de son protagoniste, qui doute parfois de la réalité des personnes rencontrées, qui superpose les lieux comme le boulevard des anglais à Nice où il réside désormais, et un même boulevard à La Varenne, sur les bords de Marne, où il rencontra la dénommée Sylvia.

 

 

 

Modiano lève le voile progressivement sur les mystères qui entourent le début du roman où l'on atterrit comme si l'on arrivait en retard à une pièce de boulevard, sans oser demander à son voisin "qu'est-ce qui se passe"? Patience, tu le sauras bien assez tôt murmure alors le maître du temps... 

A.Édouard bord de Marne

Comment les amants réfugiés dans la grande Nice le temps de se débarrasser avantageusement d'un bijou encombrant tombent sous la coupe d'un non moins étrange couple des plus suspects, quasi fantomatiques. Comment Jean se retrouve, des années plus tard tel un fantôme, avec pour seul témoin son album photos de son projet éditorial des "plages fluviales".

Je n'étais pas encore un fantôme, comme ce soir. Je me disais que nous allions tout oublier et tout recommencer à zéro. C'était la phrase que je me répétais en suivant la rue Gounod d'un pas de plus en plus léger. (p.38) 

En effet, la fin arrive vite, comme une urgence qui laisse le lecteur libre de combler les non-dits ; avec Modiano, ce procédé ne me gène pas trop, en tout cas, il ne me gêne plus, car chaque histoire poursuit la mythologie de cet auteur atypique qui continue sa broderie littéraire des amours perdues. 

publié en 1986

  

illustration : La fenêtre ouverte à Nice, 1919, Henri Matisse

dimanche 19 juillet 2026

La belle-fille - Se-ah JANG

 

Jae-Young quitte son petit-ami violent et s'enfuit au hasard en prenant un train pour Séoul où elle espère disparaitre après avoir assommé et peut-être tué son agresseur. Dans le wagon quasi vide elle voit débarquer une jeune mère et son bébé et se trouve obligée d'écouter ses confidences : Hyo-jin, la jeune mère, a été abandonnée par le père de l'enfant et a décidé de laisser son bébé aux bons soins du grand-père richissime. Après être allée faire une pause aux toilettes juste avant un arrêt, Jae-Young découvre que la maman a disparu du train lors de l'arrêt et lui a laissé un mot pour lui demander de présenter le bébé à sa belle-famille car elle n'en a pas le courage. Sans autre projet immédiat et désirant avant tout disparaître pour un moment de peur d'être rattrapée pour tentative d'assassinat sur son conjoint ou pire, elle se présente au portail de la grande propriété du grand-père où elle est accueillie comme si c'était elle la "belle-fille". Voyant là l'opportunité d'un nouveau départ, Jae-Young décide de ne rien dire, simule l'identité de la mère du bébé et s'installe peu à peu dans ce manoir impressionnant sans savoir qu'un piège se referme sur elle car elle est victime d'une machination visant à récupérer l'héritage du vieil homme.
Ce manoir pourrait bien se révéler le refuge que j'espérais. Personne ne sait que je suis ici à part la mère du bébé, et elle m'a annoncé son intention de disparaître, peut-être définitivement. 

J'ai choisi ce livre car j'aime beaucoup les histoires énigmatiques. La trame du récit est assez bien tournée avec des retournements de situation surprenantes : la manière dont l’héroïne découvre que l'homme qui partageait sa vie est en réalité le fils ainé et père du bébé est assez bien vue. Le style est correct mais manque de profondeur sur de nombreux détails : personnages, décor, repas, etc. Sans les prénoms coréens rien de laisse entendre que nous sommes en Corée car peu de descriptions.

Ce soir là, je dîne seule dans la salle à manger. le repas somptueux, préparé juste pour moi, est fade en l'absence de compagnie.

Le roman est découpé en 2 parties et 77 chapitres. La première partie glisse le lecteur dans la peau de Jae-Young, la seconde dans celle de Hyo-jin ; cette construction permet de nous faire revisiter certaines scènes du point de vue de la manipulatrice. En résumé, un roman qui convient bien pour l'été : facile à lire, se termine bien, avec un soupçon de mystère. Cela me fait penser aux romans "Harlequin" lus dans la jeunesse. 

À l'époque où je l'avais connu, je n'avais aucune attache. Ma famille d'accueil avait fini par me renvoyer à l'orphelinat. Et depuis que j'avais quitté celui-ci, je vivais seule. J’avais toujours espéré rencontrer un homme digne de confiance, qui m'aurait vraiment soutenue. Mais mon rêve a rapidement viré au cauchemar.  

traduit en français par Nathalie Serval
paru en mai 2026 aux éditions Les presses de la cité

 

 

publié en 2025 en version anglaise chez Random house
traduction par S.L.Park
titre anglais "A twist of fate",352 pages


publié en Corée en 2023 sous le titre "Runaway"
éditions "Aphros Media Seoul"

samedi 18 juillet 2026

Faits divers - Léonid ANDREÏV


4 nouvelles pour illustrer comment Léonid Andreïev maîtrise l'art de camper des scènes apparemment anodines et néanmoins révélatrices des petits travers humains, et de transformer des petits riens de la vie quotidienne en mini-drames qui donnent à réfléchir. A replacer dans un contexte politique russe fin XIXe - début XXe donc rude.
 
1/ En passant. Un homme attend un train et observe deux binômes de voyageurs : un couple amoureux et deux ivrognes. 
 
2/Il n'y a pas de pardon. Après sa journée de travail un homme prend l'omnibus et se glisse mentalement dans la peau d'un espion en poursuivant une jeune fille ; persuadé qu'il a attiré l'attention et ayant peur que celle-ci ne le reconnaissance il décide de changer son apparence et se rase. 
Il rangea son attirail de barbier, éteignit la lampe et les bougies, puis, faisant claquer ses pantoufles, entra dans sa chambre. Et il s'endormit très vite, enfouissant dans l'oreiller ce visage rasé dont tout le monde allait se moquer le lendemain - ses camarades, sa femme, et lui-même.  
 
3/Un fait divers. Un docteur rentre chez lui avec une nouvelle lampe. Témoin d'un voleur qui tente se s'échapper il se met en travers de la route du malandrin et la lampe se casse. 
Le voleur heurta sa poitrine de plein fouet; laissa échapper un cri qui montait du fond de ses entrailles, fit tomber la lampe et, repoussant le docteur, se remis à courir. Mais une poigne de fer l'avait saisi au collet. 
 
4/Dans un gare. Un homme observe le gendarme qui travaille dans une gare ; un jour il est témoin d'un fait déconcertant : le gendarme se met en effet à continuer la construction d'un mur du futur bâtiment de la gare pendant la pause des maçons
Je partis dans la forêt, et quand je revins en passant par la gare, il était une heure de l'après-midi ; les ouvriers se reposaient et les lieux étaient déserts; comme toujours. Mais quelqu'un s'affairait près du mur commencé : c'était le gendarme. Il prenait des briques et terminait la cinquième rangée inachevée.  

Il règne une atmosphère inquiétante dans ces nouvelles qui ont un point commun, ou plus exactement un fil rouge : au cours d'observations singulières, un homme découvre la puissance de sentiments enfouis : désir de domination, invention de secrets, perturbation de la vie tranquille suite à un évènement anodin. Beaucoup de poésie en si peu de mots, c'est rare. J'ai moins aimé la seconde histoire et ma préférée est la première.
 
- À demain ! cria-t-il.
À jamais ! répondis-j en mon for intérieur. "À jamais ! " me disaient les silhouettes noires des arbres défilant à reculons. "À jamais ! " me dit le quai avant de disparaître derrière un tournant. (nouvelle "En passant")  
 

publication 2021
traduit du russe par Sophie Benech 


 

lundi 13 juillet 2026

Compostelle Chemin vers une autre vie - Marc CHALLET


En 2015, l'auteur entreprend avec sa sœur un parcours de 800 km (103 jours de marche) propice à de nombreuses réflexions tant sur le plan personnel que sur le plan de ses motivations profondes de s'engager dans un tel parcours. Le mystère, les coïncidences, l'intuition et l'instinct parcourent avec lui ce chemin de renouveau.

Même si nous avons compris que le camino nous fait revivre en accéléré ce qui est devenu obsolète dans nos vies, chaque jour nous offre aussi le bonheur simple d’assister au lever du soleil, de contempler les paysages et sa végétation méridionale, de discuter avec des hongrois, des italiens, des suédois, des australiens, et bien sûr de boire l’après-midi en terrasse la petite bière désaltérante et régénératrice. 



Je retiens : des qualités littéraires remarquables. C'est un très beau roman sur le dépassement de soi en affrontant les difficultés d'une marche à pieds à partir de Saint-Jean Pied de Port jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle soit 800 km. Le narrateur du récit est le marcheur et il est accompagné de sa sœur, ensemble ils se soutiennent, quelques soient leurs difficultés, ressentis au long du chemin et hésitations.
 
 
 
Comme vous le voyez, la coquille comporte des nervures. Savez-vous ce qu’elles représentent ? Chacune d’elle est un chemin, celui qu’emprunte le pèlerin pour venir à Santiago. Disposées en éventail, nous comprenons qu’elles viennent de tous les horizons, et chacune d’elle converge vers le centre. Car bien plus qu’un voyage, bien plus qu’une destination, le pèlerin accède au cœur de son Être. Et que trouve-t-on parfois quand on ouvre une coquille Saint Jacques ? 
— Une perle ? propose une personne attentive. 
— Une perle ! Et savez-vous comment la perle prend naissance ? Il s’agit au départ d’une impureté qui pénètre dans le coquillage. Pour se défendre, celui-ci l’isole et l’entoure de nacre, où elle finira par mourir. Vous voyez, si le pèlerin n’était pas porteur de ses impuretés au départ du chemin, il ne découvrirait jamais la perle qui se trouve dans son cœur. Mais le chemin ne s’arrête pas là. Lorsqu’il l’a trouvée, il n’a fait que la moitié du chemin. Il lui reste à emprunter de nouveau les nervures, à retourner d’où il vient, porteur de sa richesse, et à l’exprimer tout autour de lui. 
 
Tout sonne juste, parfois étonnant voire incroyable parce qu'il y a beaucoup de circonstances exceptionnelles qui frôle le mystère mais c'est aussi le charme de ce roman qui est un coup de cœur. Le récit aurait pu s'arrêter à la destination atteinte, en effet, ce qui leur arrive les mois après le retour (nouveau travail etc..) m'a beaucoup moins intéressée et j'ai trouvé cette dernière partie trop longue ; en effet le récit du chemin fait 7 chapitres et après le retour il y a 5 chapitres et l'épilogue, j'avoue avoir hâté ma lecture de ces derniers chapitres moins passionnants. Je retiens ce beau passage : 
Je suis seul et en communion absolue avec la nature. Je pense à toutes les personnes que j’aime, et je me dis que peut-être, le fait de penser à elles va leur permettre de recevoir un peu de ce que je ressens à cet instant, et illuminera ainsi leur journée. 
  

publié en 2026 (135 pages)


mardi 26 mai 2026

L'artiste - Lucy STEEDS


1920. Joseph Adelaide, un jeune journaliste anglais en rupture avec son père qui désapprouve son métier pénètre l'intimité de Savinien Goubert, un peintre renommé réfugié en Provence sur lequel il souhaite écrire une série d'articles. Il fait la connaissance de Suzanne, la nièce du peintre qui cache un sombre secret. Dérouté par l'accueil froid qu'on lui réserve après l'invitation pourtant reçue, il l'est encore plus lorsque le peintre se retrouve pris comme modèle du peintre.

La vie ici est bizarre, le temps s’écoule curieusement. Je reste immobile des heures durant, puis on reprend tout à coup un rythme normal et je me retrouve désorienté et confus. Souvent, je commets des impairs malgré moi. C’est vraiment déroutant. Savinien Goubert – ou Vigou, le surnom par lequel il veut que nous l’appelions – m’a choisi comme sujet. Je lui sers de modèle pour sa prochaine œuvre : je porte une sorte de tunique des temps bibliques et tiens une orange.  


Mon avis

J'aime beaucoup les romans traitant de l'art c'est pourquoi j'ai choisi cette lecture. Le style est très simple, je n'ai pas relevé de passages exceptionnels mais certains sont assez touchants :
 
Silencieuse selon son habitude, Suzanne pose une pile de draps propres sur le tambour. Joseph est gêné d’être surpris en pleine paresse. Au lieu de se consacrer à l’écriture de son article, il est vautré sur son lit, plongé dans l’Odyssée. La jeune femme est sur le point de s’éclipser quand elle remarque le titre du livre.
- Un récit d’aventures ? demande-t-elle.
Il secoue la tête.
- Non, une histoire de nostos. Ce mot grec désigne le retour au pays.
Suzanne avance d’un pas, effleure les pages usées du livre.
- À l’hôpital, un soldat m’a raconté qu’il n’existait que deux types d’histoires. Celle de l’étranger qui arrive et se fixe quelque part et celle de l’homme qui, au contraire, choisit de se lancer dans un périple. Joseph réfléchit.
- Vraiment ?
- Oui, seulement deux catégories.
- Et les femmes ?
Les lèvres comprimées, elle répond :
- Pour les femmes, c’est toujours la même histoire : elles restent au foyer.

Le roman se lit facilement, alternant les focus sur les personnages au fil des chapitres, la narration reste pourtant omnisciente (pas de "je" sauf les chapitres des lettres écrites par Joseph).
Les dialogues pimentent le récit, ainsi que les lettres envoyées ou reçues pas Joseph. 
Une lecture plaisante que je pourrais recommander aux lecteurs qui aiment l'art et que l'épaisseur d'un livre (plus de 400 pages) n’effraie pas.
 
- Le meilleur tableau, maugrée-t-il au bout d’un moment, c’est toujours le tableau suivant.
Joseph se redresse légèrement.
- Celui que l’on s’apprête à peindre a toujours une singularité, poursuit Goubert. Le prochain est forcément le meilleur.
Serait-il enfin décidé à se livrer, serait-il d’humeur joyeuse, adouci par la bonne chère et par l’ambiance feutrée ? Joseph ose à peine respirer, de crainte de rompre le charme.
- Il faut aller de l’avant, jeune homme. Ne regardez pas en arrière. Cela ne sert à rien. Mieux vaut se tourner vers l’avenir. 
Joseph se sent mal à l’aise. Lui qui regarde constamment en arrière, par-dessus son épaule. Lui qui ne cesse de ruminer ses erreurs passées. 
- Vous savez ce qu’il faut pour être un véritable artiste, mon garçon ? La chaise de Goubert étant légèrement plus haute que la sienne, Joseph est contraint de lever les yeux pour s’adresser au peintre. Il s’accorde un long moment de réflexion avant de répondre : 
- Du talent ?
Goubert balaie cette proposition d’un revers de paluche.
- De la ténacité ? propose Joseph. Un bon professeur ? De la chance ? 
Le Maître secoue la tête. 
- Du silence, dit-il en faisant tourner le vin dans son verre. L’artiste a besoin de silence. Rien ne doit le déranger ni le distraire. L’art naît dans le silence.
Joseph sort son carnet et décapuchonne son stylo. Il touche la vérité du doigt, il le sent. 
 

Développement

J'ai un avis réservé sur le potentiel de ce roman malgré les multiples sélections obtenues pour recevoir des prix dans le monde anglo-saxon pour les raisons suivantes : il y a trop de sujets ("combats") traités superficiellement comme si l'auteur avait voulu cocher des cases :
  • difficultés / impossibilité pour les femmes d'accéder à une instruction égale à celle des hommes dans les écoles d'art (Suzanne),

Durant les séances de pose avec modèle, elles étaient priées de sortir. Elles avaient le droit de peindre des paysages et des corbeilles de fruits, mais pas des personnes. Pas de corps, pas de membres dénudés. 

  • avoir des appuis pour être reconnus dans le milieu de l'art (Raimondi), 
  • difficulté d'écrire lorsqu'on est submergé par d'autres émotions (Joseph), 
  • séquelles traumatiques de la guerre : blessures physiques et mentales (Rupert, le frère de Joseph et Suzanne),
  • engagement des algériens dans la 1ère guerre mondiale pour la France (normal puisque l'Algérie étaient alors 3 départements français !!!)
  • recherche de paternité (Suzanne),
  • famille dysfonctionnelle avec des relations peu amènes, humiliation, harcèlement moral (Vigou envers Suzanne),
  • place de la femme dans la famille : aide, support, pourvoyeuse de nourriture, effacée (Suzanne).
Le récit est beaucoup trop long car il y a beaucoup de scènes qui se reproduisent mais on peut louer la capacité de l'auteur à décrire les compositions des tableaux qui n'existent pas.
 
Maria Vos "Nature morte avec coupe en verre, bouteille et fruits" (1880)

 
La tension narrative est pour ma part causée par le secret de Suzanne, que l'on découvre à la fin.
 
- J’ai beaucoup réfléchi à ce qui me pousse à agir de la sorte, dit-elle en soupesant chaque mot. C’est en partie pour me prouver à moi-même que j’ai effectivement le talent, mais ce n’est pas tout. J’ai besoin de blesser Vigou et d’humilier Raimondi. Je veux goûter à un semblant de vengeance, leur faire mal à leur insu. Mes sentiments pour Vigou sont complexes, dit-elle en recrachant une volute de fumée. Je l’aime et en même temps je le hais. Mais surtout, je lui en veux terriblement de ne pas reconnaître qui je suis. Je suis une artiste, je le sais intimement. Jamais il ne me permettra de l’être. C’est ma façon de me rebeller, de me venger en secret.
 

publié en 2025 "The Artist"
publié en 2026 en français


Partenariat Netgallay (e-book offert) 
illustration d'entrée de billet : Rodney Smith "Caroline Painting from Behind"

dimanche 24 mai 2026

Claude Monet - Georges Clemenceau une Histoire, Deux Caractères - Alexandre DUVAL-STALLA


Il s'agit d'une biographie croisée de l'amitié durable et fraternelle entre Claude Monet et Georges Clemenceau. Les deux hommes se croisent à Paris dans le quartier latin dans les années 1860 lorsqu'ils ont 20 ans (les deux hommes n'avaient qu'un an d'écart), se perdent de vue, et se retrouvent plus tard au début du XXè siècle. Bien que distant des affaires politiques, Monet appréciait Clémenceau qui lui rendait l'admiration pour son travail artistique quasi viscéral. 

 
Biographie croisée de deux illustres : un recueil très intéressant qui témoignent d'un travail de recherche instructif : je ne regarderai plus les Nymphéas comme avant après cette lecture. Bien sûr, cela ne remplace pas les biographies de chacun mais la mise en perspective des évènements dans la frise temporelle politique est un marqueur utile et indispensable. Le caractère de Monet y montré assez épouvantable , Clémenceau fait figure d'un bon ami persévérant et stoïque. J'ai relevé de très beaux passages (voir la section des citations". Petit bémol : l'auteur commence par la fin de l’aventure des Nymphéas au musée de l'Orangerie, c'est étonnant, peut-être pour accrocher le lecteur ?  

Sans la persévérance de Clemenceau les nymphéas ne seraient sans doute pas là où ils sont : Monet qui devenait aveugle (cataracte) menaçait alors d'abandonner son projet des Nymphéas. 


"Sur votre demande un contrat est intervenu entre vous et la France où l'État a tenu ses engagements. Vous avez demandé l'ajournement des vôtres et;, avec mon intervention, vous l'avez obtenu. Moi j'ai été de bonne foi, et je ne voudrais pas que vous me fissiez passer pour un complaisant qui a desservi l'art de la France pour se plier aux lubies de son ami. Non seulement vous avez mis l'État dans l'obligation de faire d'importantes dépenses, mais vous les avez provoquées et même sanctionnées de votre approbation sur place. Il faut donc aboutir artistiquement et honorablement car il n'y a pas de si dans les engagements que vous avez pris".

 

Au delà du récit d'amitié qui unit les deux hommes, on découvre des pans de l'histoire politique (effondrement de l'empire, Commune de Paris, affaire Dreyfus, implication de Clémenceau dans ses articles de presse, 1ère guerre mondiale, etc.) et artistique (difficulté de faire admettre son envie d'être peintre professionnel, précarité, début du mouvement des impressionnistes, etc.).
 
Monet est en première ligne. Il concentre les critiques. Il y présente cinq toiles. Les quatre premières portent des titres : Déjeuner, Boulevard des Capucines, CoquelicotBateaux sortant du Havre. Mais il manque un titre à la dernière toile. À Edmond Renoir, le frère cadet d'Auguste, qui s'occupe de l'établissement du catalogue, Monet déclare : "Ça ne pouvait vraiment pas passer pour une vue du Havre, je répondis : "Mettez impression."
Et l'impressionnisme de naître avec ce titre : Impression, soleil levant ; aidé par un critique qui pensait de ce bon mot éreinter l'exposition. Cette exposition de 1874 fut le point de départ d'une des plus belles et des plus grandes aventures esthétiques que le monde ait connues. L’impressionnisme, c'est non seulement le génie d'une poignée d'artistes persévérants et travailleurs insatiables, mais surtout l'histoire d'une quête collective d'une esthétique picturale sans précédent. (p.107)

les 5 tableaux de l'expo de 1874 (clic pour agrandir)


La lecture est assez aisée bien qu’émaillée de nombreux chiffres renvoyant à la fin de livre pour identifier la source des extraits cités.

Passionnant.

publié en 2010

Livre acheté lors de ma visite du musée Clémenceau à Saint-Vincent-sur-Jard (mars 2026)

 

clic sur l'image pour agrandir

 

jeudi 16 avril 2026

The Star from Calcutta - Sujata MASSEY


Bombay, automne 1922. Perveen est mandatée par "Champa Films", le studio dirigé par le réalisateur Subhas Ghoshal  pour éclaircir la position professionnelle de son épouse Rochana, une actrice très connue qui n'hésite pas à se battre avec une épée, qui joue sans doublure avec des animaux impressionnants comme le tigre apprivoisé Tora ou un crocodile, et qui vient de quitter l'ancien studio "ABC productions" de Calcutta qui l’a rendue célèbre et qui invoque désormais une rupture de contrat déloyale. De son côté Rochana affirme n'avoir signé aucun contrat qui la lie à ABC. Lors d'une soirée de présentation du dernier film de Rochana "Queen of Hearts" (dont on apprend plus tard qu'il dure 29 minutes), Perveen découvre le corps d'un homme et donne l'alerte. Or cet homme, le sergent Joseph Morgan, était un policier travaillant pour le bureau des censures cinématographiques. Tandis que la police enquête sur les circonstances de cette mort, Perveen qui est obligée de faire profil bas pour ne pas attirer l'attention, cherche à savoir qu'elles étaient les motivations de cet homme présent à la soirée de "première" sans y être invité, et qui plus est, agissait étrangement en cachant son identité et se comportant de façon grossière avec certaines personnes dont Rochana. Pire encore ! Rochana disparaît le lendemain du drame et sa meilleure amie Alice semble lui cacher des faits très importants.


Quelques révélations mineures

Dans ce nouveau roman des aventures de Perveen Mistry, l'auteur évoque de nombreux thèmes comme :
  • les débuts de l'industrie cinématographique indienne en plein essor, qui deviendra "Bollywood" et qui cherche à se faire valoir dans l'économie mondiale ;
  • la censure du gouvernement britannique qui peut exiger des coupures de scènes afin d'autoriser le visa de distribution ;
  • le travail des actrices indiennes qui doivent s'imposer car il n'est pas convenable d'être acteur pour une femme, leurs rôles sont d'ailleurs parfois joués par des hommes ;
  • les relations amoureuses de même sexe ;
  • la place des femmes dans le monde du travail, forcément dépendantes d'un homme qu'il soit le père ou l'époux ;
  • l'impossibilité pour Perveen de divorcer de Cyrus qu'elle a épousé à 20 ans (4 plus tôt) avant que celui-ci ne révèle sa cruauté ;
  • les ravages de la guerre mondiale chez les survivants et l'usage de l'opium chez certains.
The city government wants to tax films made here for the reason of gathered people causing a danger to society.” He shook his head. “They truly don’t like us consuming anything that doesn’t come from England.”
Le gouvernement britannique veut taxer les films indiens sous prétexte que les rassemblements de personnes seraient dangereux pour la société. » Secouant la tête il ajouta « Mais la réalité c'est qu'il refuse tout ce qui ne vient pas d'Angleterre. » 

Mon avis

Je n'ai pas été déçue de cette nouvelle histoire qui poursuit l'idée de l'auteur de mettre en scène une jeune femme parsie, séparé de son mari abusif, qui développe une relation amoureuse avec un anglais rencontré dans la seconde aventure : La malédiction de Satapur.

Le personnage d'Alice, jusqu'à présent peu développé, prend une grande part de l'intrigue sur deux sujets : tout d'abord l'auteur écrit clairement qu'Alice est attirée par les femmes ce qui contrarie tellement ses parents que sa mère interdit à Alice de revoir Perveen qui n'est pourtant l'amoureuse d'Alice, puis Alice découvre qu'elle est la demi-sœur de Rochana, son père ayant eu une aventure avant son mariage.

A la fin, l'auteur liste les nombreux soutiens qu'elle a eu de la part de ceux qui maîtrisent les sujets de niche comme le développement du cinéma indien, également les livres de reportages photographiques illustrant les combats ou les prisonniers de guerre (1e guerre mondiale).

J'ai ressenti certains passages un peu forcés et incongrus comme :
  • le livre des photos de guerre que Colin a failli acquérir pour la Royal Asiatic Society où il a un rôle de vice-président et dans lequel Perveen, comme par hasard, pense reconnaitre Morgan ;
  • le passage où Diana, la chienne d'Alice, doit faire un "bout d'essai" dans le but de remplacer la chienne de Rochana qui a été récemment empoisonnée ;
  • Alice, qui est une professeur renommée, laisse tomber son amie Perveen dans l'espoir de faire tourner son chien dans un film, cela ne m'a pas paru crédible.
Au final, j'ai passé un bon moment en compagnie de Perveen mais je ne vois pas trop comment l'auteur va faire décoller un peu ses relations personnelles et professionnelle.
But a woman can’t have her own bank account without her husband or father’s permission,” Perveen said, thinking about her own situation.  

Mais une femme ne peut pas avoir de compte en banque sans l'autorisation de son mari ou de son père songea Perveen en réfléchissant à sa propre situation.

Et après ?

La relation entre Perveen et Colin passe à une étape charnelle mais ils conservent l'obligation de garder leur relation secrète ; pour que tout s'arrange pour eux, il faudrait que Cyrus meure (il est en très mauvaise santé). Côté professionnel, il faudrait que Perveen s'émancipe de sa famille et qu'elle quitte Bombay mais elle est encore très attachée à sa famille, à sa mère, au bébé de son frère depuis que la maman dépressive (post partum) est retournée vivre chez ses parents et à son père qui lui offre un cabinet de travail et accessoirement une voiture avec chauffeur.

Mes recherches pour illustrer

Le Ripon club


Ripon club, cuisine parsie

J'apprécie tout particulièrement lorsque l'auteur évoque des lieux emblématiques de la religion parsie comme le Ripon club qui existe toujours.

The Ripon Club was located on Esplanade, just a few minutes’ walk from Mistry House. The august Parsi establishment was situated on the upstairs floors of another law practice building almost as handsome as Mistry House.
Le Ripon club était sur l'esplanade à quelques minutes du cabinet des Mistry, l'honorable établissement parsi était aux étages supérieurs d'un autre cabinet d'avocat aussi classe que le bâtiment des Mistry.


Mistry House, le cabinet d'avocat où travaillent les Mistry

Bruce street où se situe Mistry house


When they arrived in Bruce Street, the rain was hammering down. Perveen and Jamshedji hustled out of the car and up the stairs to Mistry House, the high-roofed stone mansion decorated with gargoyles that was a former family home but now served as a grand law office.

Lorsqu'ils arrivèrent dans Bruce Street (actuellement Homi Modi street), la pluie tombait à verse. Perveen et Jamshedji se ruèrent hors de la voiture et grimpèrent les marches de la maison Mistry, un immeuble en pierre de plusieurs étages avec des gargouilles au niveau du toit, ce qui était autrefois une maison familiale était devenue un prestigieux cabinet d'avocats.

La fête de Durgā pūjā

Une fête de la religion indoue à laquelle Perveen assiste.

Durgā pūjā années 20

L'Asiatic Society Of Bombay (Mumbai)

Où travaille Colin (pour rappel il est cartographe).


La Société Asiatique de Bombay a vu le jour sous le nom de Société littéraire de Bombay, qui s’est réunie pour la première fois à Mumbai le 26 novembre 1804, et a été fondée par Sir James Mackintosh. Elle a été créée dans le but de « promouvoir des connaissances utiles, en particulier celles qui sont aujourd’hui directement liées à l’Inde ». Après la création de la Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland à Londres en 1823, la Literary Society of Bombay y fut affiliée et fut connue sous le nom de Bombay Branch of the Royal Asiatic Society (BBRAS) à partir de 1830.
La Société géographique de Bombay fusionna avec elle en 1873, suivie par la Société d’anthropologie de Bombay en 1896.



 

Les couvertures


publié en 2026 (en anglais)




illustration d'entrée de billet : l'actrice indienne Kanan Devi