mercredi 6 décembre 2023

La ferme africaine - Karen BLIXEN

Karen Blixen en 1913


Karen Blixen a vécu 17 ans en Afrique, au Kenya (de 1914 à 1931) ; elle y possédait une ferme et une plantation de café dans les hauteurs : les Ngong Hills. Ruinée, elle fut obligée de vendre sa propriété et revint au Danemark, où elle écrivit ce récit biographie, un livre magique !

 


Ce livre n'est pas un roman fictionnel et, s'il a inspiré le film "Out of Africa" sorti en 1985, il en est tout de même très éloigné à mes yeux. Tout d'abord, ne vous attendez pas à y découvrir ses histoires de "coeur", car nulle mention de son mari ou de Denys Finch-Hatton en tant qu'amant ; il est tout de même question de ce dernier à partir de la page 200 (sur 506). Même si j'aurais préféré un récit chronologique que, personnellement, je trouve plus agréable à suivre, Karen Blixen passe en revue chaque souvenir qui lui tient à coeur, sautant d'une époque à une autre. Il en résulte une succession d'histoires indépendantes, reliées entre elles par le fil de sa mémoire. Chaque souvenir se comporte comme une perle que Karen enfile le long d'un collier imaginaire, le bijou de son destin.

Considérant que les chapitres sont rassemblés de manière thématique, ceci entraîne le retour de certains souvenirs à plusieurs endroits, sans toutefois être agaçant, cela ressemble au monologue que tiendrait une vieille dame au coin d'un feu. L'impression d'ensemble est très puissante ; pour tout dire, j'ai eu un grand plaisir à dévorer ce livre, tel un fauve. Ce qui se détache : la passion, l'amour de Karen pour l'Afrique et les Africains, ses chevaux, ses chiens (des lévriers irlandais), la nature, les animaux, les plantes, les fleurs etc... Avant de quitter l'Afrique, elle a vendu tout ce qu'elle possédait, la vaisselle, les meubles danois qu'elle avait apporté, comme si elle avait voulu repartir de zéro et ne conserver du passé que ses réminiscences.

J'ai regretté que ce livre ne nous fasse rien savoir de sa vie intime : sa vie de femme, on sait qu'elle est mariée puisqu'elle évoque son mari (sans le nommer d'ailleurs) : il reste donc semblable à une ombre insignifiante. Karen, qui arrive en Afrique dans la trentaine, et en repart vers la cinquantaine, semble avoir eu une vie de nonne. Cela me laisse perplexe. Evidemment, j'aime beaucoup le style de Karen, mélange de sauvagerie et de précision, un chaud froid qui me ressemble. Pour en savoir plus, et comme recommandé dans la préface par le traducteur Alain Gnaedig, il faut lire ses Lettres d'Afrique.



Adieu, adieu. Je vous souhaite de mourir en route, mais de mourir toutes les deux, pour que l'une de vos nobles petites têtes qui se découpent maintenant par-dessus le bord de la caisse dans le ciel bleu de Mombassa ne se retrouve pas seule, à regarder de droite à gauche, à Hambourg, où nul ne sait rien de l'Afrique. (p.396, Karen Blixen évoque dans ce passage deux girafes embarquées)

La ferme Africaine (1942)
Out of Africa (1937)



lien vers la ferme de Karen Blixen : The House at Ngong (karenblixen.com)



dimanche 3 décembre 2023

Le très corruptible mandarin - Xiaolong QIU


L'inspecteur Chen est chargé d'enquêter sur l'assassinat, très suspect, de Hua, un policier expérimenté qui enquêtait sur Xing, un financier soupçonné de corruption et enfui en Amérique où il espère obtenir le statut de réfugié politique. Alors qu'il tente de remonter discrètement la filière, allant jusqu'à reprendre contact avec des anciens camarades de ses années d'études en littérature, il se voit confier la charge de présider la délégation des auteurs chinois devant rencontrer leurs homologues américains durant un voyage officiel de deux semaines. Surpris par cette soudaine mise à l'écart, il mandate son fidèle lieutenant afin qu'il poursuive quelques surveillances de personnages suspects dans le monde des affaires immobilières. En Amérique, il tente de trouver la trace du "mandarin" mais aussi de faire tomber ses appuis hauts placés (les "rats rouges") tout en assurant son rôle de président de la délégation dont il se méfie des membres qui l'accompagne, pas forcément tous honnêtes dans leurs véritables intentions.
 

Voici la 4è aventure de l'inspecteur Chen Cao (c'est mieux de lire dans l'ordre) et j'avoue que je suis un peu frustrée car bien que le roman soit assez dense (plus de 300 pages) il y a des longueurs mais aussi des élipses et certains points esquissés ne sont pas exploités. Je pense au contact très suspect que l'auteur Bao a en Amérique avec son ancien camarade, et auquel il donne des informations importantes, Chen le soupçonne mais ne le confrontera pas dans le roman pour lui faire avouer son forfait.

Comme dans les romans précédents, l''auteur fait intervenir beaucoup de contacts pour aider Chen à mener à bien son enquête, il s'agit en fait de plusieurs enquêtes : 3 morts (2 en Chine et 1 en Amérique) dans ce roman : on y constate l'importance du réseau, de l'amitié, de la Foi. En Amérique, Chen retrouve Catherine, la policière venue en chine dans le roman "Visa pour Shangaï" et, comme attendu, leur relation n'ira pas plus loin que deux mains enlacées.

Je trouve que l'auteur mise un peu trop sur le remplissage de son roman avec des citations poétiques, car Chen est avant tout un écrivain poète et traducteur qui a été obligé de devenir policier par le Parti (des pages entières de poésies d'ailleurs référencées à la fin du livre) au détriment d'un développement sur les enquêtes elles-mêmes qui sont survolées : on n'a d'ailleurs aucune résolution car les coupables des 3 meurtres ne sont pas du tout dénoncés ni punis.

Autre surprise : j'ai trouvé étrange que la délégation chinoise n'ai envie que de restaurants chinois, de magasins chinois etc...alors qu'il y a bien d'autres choses à découvrir en Amérique pour un premier voyage. Quoiqu'il en soit on retrouve dans ce roman moult descriptions de plats chinois qui nous mettent l'eau à la bouche !

Je reste intéressée par la suite des aventures de Chen dont j'espère toujours qu'il finira par trouver un appartement correct pour sa mère et qui sait, une compagne à sa mesure : Ling ?

Il acheta un bâton de haricot vert confit, dougen, une spécialité de Tianjin. Il avait le délicieux souvenir d'en avoir partagé un morceau des années auparavant avec son amie Ling, et c'était une sorte de petit miracle de le redécouvrir dans un autre pays. Comme un gosse impatient, il s'empressa d'en arracher l'emballage en plastique pour se le fourrer dans la bouche. Il n'avait pas le même goût, mais de toute façon, il était impossible de ramener le passé. (p.169)

    

édité en 2005 (anglais)
"Red rats, a case of two cities"


Autres romans des enquêtes de Chen Caoi

Le très corruptible mandarin (tome 4 ici même)


Illustration d'entrée de billet : Hailay Blanck (m'a fait penser à Chen perdu dans la foule en Amérique)

dimanche 26 novembre 2023

Madame Bovary - Gustave FLAUBERT



Dans la province normande du XIXème siècle, une femme au romantisme exacerbé en arrive à tromper son époux, un officier de santé qu'elle trouve ennuyeux. Désirant une sorte de "vie de chatelaine", elle s'endette de manière insensée. Désespérée, n'osant avouer à son mari ses actes et encore moins ses infidélités, elle choisit de s'empoisonner.

 


J'ai certainement lu Flaubert à l'école, je n'en ai pas gardé un souvenir impérissable. Mais lorsque l'année dernière, le magazine littéraire a fait un numéro spécial sur cet auteur, j'ai eu envie de le relire. "Madame Bovary" m'a semblé être un bon choix. J'avoue que cette histoire m'a délicieusement enchantée. J'ai beaucoup apprécié, avec le recul de l'âge, le style de Flaubert. J'ai lu avec attention la longue introduction, ainsi que le réquisitoire et la plaidoirie du procès qui fut intenté à l'auteur présents dans cette édition. L'auteur fut accusé d'atteinte aux bonnes moeurs et d'être mécréant ! Heureusement que les choses ont évolué car sinon, les tribunaux seraient remplis d'écrivaillons. Une chose qui nous semble incroyable de nos jours où tant de livres ineptes sont publiés sans que personne n'y trouve rien à redire.

N’importe ! elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?

édité en 1857



illustration d'entrée de billet : © Suzanne Gonsalez

vendredi 17 novembre 2023

Les bottes suédoises - Henning MANKELL


Fredrik Welin, un médecin septuagénaire désormais retraité vit sur son île de la Baltique. Réveillé en sursaut par une vive lumière il a juste le temps d'enfiler des bottes avant d'échapper à l'incendie qui ravage sa maison. Il s'installe dans la caravane laissée par sa fille Louise qui parcourt le monde. Très vite, l'enquête prouve que l'incendie est criminel mais ce n'est pas lui qui a mis le feu à la maison héritée de ses grands-parents ! Reste alors à tenter de reconstruire la maison car la vie n'est pas finie, et l'amour peut-être aussi . 

Ceci est la deuxième histoire du médecin Welin découvert dans "les chaussures italiennes" dont la lecture m'avait laissé un bon souvenir. Pour ce roman, le début commençait bien mais au milieu du livre mon impatience a commencé à battre de l'aile. C'est long, c'est lent, on n'en peut plus de ces atermoiements. Le vieillard qu'il est devenu est attiré par une journaliste de 30 ans plus jeune que lui. C'est non pour moi car je ne peux pas croire à cette histoire, d'autant que dépossédé de tout, il s'habille n'importe comment, se lave uniquement dans la mer glacée etc...il n'a rien pour lui, en plus d'être bizarre et j'ai du mal à trouver de l'empathie pour ses malheurs. Sa fille Louise est encore pire que lui, mystérieuse mais dans le sens énervante. Voilà nos personnages principaux.

Pour résumer une lecture mitigée car les descriptions de la Suède m'intéressent (j'apprends d'ailleurs le Suédois dans l'idée de m'y rendre un jour en vacances). Mais je n'ai pas apprécié le mélange de genre entre : l'enquête policière (qui a mis le feu et pourquoi), les réflexions que le temps qui passe (suis-je en train de perdre la tête ?) et les propos écolo-bobos du changements de la planète qui me hérisse le poil.

Je préférais largement quand l'auteur se glissait dans la peau de mon ami littéraire Wallander ! 

Nota bene : si on n'a pas lu les chaussures italiennes, c'est pas très grave car l'auteur rajoute ce qu'il faut dans le roman pour qu'on puisse suivre les situations (qui d'ailleurs ne sont pas simples).

La crise s'était éloignée. La vieillesse en était-elle la cause ? Jusque- là, pour moi, les années qui passaient ne signifiaient rien. je vieillissais, mais lentement, de façon imperceptible. je me rendais compte, par exemple que je ne pouvais plus sauter dans mon bateau comme avant, je devais prendre un appui. le vieillissement était une nappe de brume qui approchait en silence. (p.64)

sorti en 2016


lundi 13 novembre 2023

Le soleil des Scorta - Laurent GAUDÉ


Italie. 1870. Un homme, Luciano Mascalzone, un vaurien sort de 17 années de prison et se dirige vers Montepuccio, le village cause de son malheur. Une femme le hante et il veut la rejoindre et la posséder, quoiqu'il lui en coûte. Il se présente devant sa maison, une femme ouvre la porte, sans un mot. Ils s'aiment dans une sorte d'inéluctable rencontre. Il ne sait pas encore que celle qui fait de lui un homme n'est pas celle qui l'obsède, mais sa soeur cadette. Quelques heures plus tard, il meurt, lapidé par le village, laissant derrière lui un être qui sera le premier fruit de la lignée des Scorta.

 


Sans la bibliothécaire qui m'a affirmé "vous verrez, c'est très bien écrit", je n'aurai à priori jamais lu ce livre. D'une part, l'auteur m'est totalement inconnu, de l'autre, je me méfie des romans ayant reçu un prix, car je me demande toujours si cela ne cache pas un arrangement entre éditeurs et professionnels critiques.

L'enfant, Rocco, devient riche, truandant par ci par là. Il fait trois enfants à la Muette : une fille Carmela, et deux garçons Domenico et Guiseppe. Juste avant sa mort, il donne sa fortune à l'église, les siens sont ruinés. Les trois enfants partent pour l'Amérique. Le drame est que, malade, Carmela est interdite de séjour et doit repartir. Refusant de se séparer, les trois frères et soeur quittent Ellis Island pour l'Europe et retournent vers leur destin de pauvres. Mais ils s'en sortent. Grâce au bureau de tabac pour lequel ils brûlent leur vie en vendant "ces petits bouts de papier que d'autres transforment en fumée". Et chacun fonde une famille. Carmela a deux fils Donato, le pêcheur, et Elia, qui lui donnera sa petite-fille, Anna.

De Luciano à Anna, c'est 5 générations qui se dessinent avec délicatesse, avec amour, émotion, pudeur, sous le soleil d'Italie, imperturbable, faisant couler la sueur, faisant bouillir le sang des hommes qui luttent pour survivre, simplement, car tels les olives, les Scorta sont les enfants éternels du soleil. 

Le récit est ponctué des confidences que Carmela, qui, se voyant perdre la mémoire, se hâte de confier ses secrets à l'ancien curé du village, qu'elle charge de tout raconter à Anna quand elle aura l'âge.

Défilent avec la voix de Carmela ses souvenirs d'enfant, puis d'adulte. La main de son père sur ses cheveux comme une ombre funeste. Ses deux frères aimés, puis le troisième frère, Raffaele, l'ami de toujours, adopté par ses frères et soeur à l'instant où il accepta de déterrer la Muette, leur mère, pour l'enlever de la fosse commune et la placer dans une terre vierge et neuve. 

De ce jour, Raffaele comprit qu'il n'avait pas le droit d'avouer son amour à Carmela. Il le fera plusieurs dizaines d'années après, à la mort de l'époux de celle-ci. Ce roman est un bijou. Tout y est admirable : le style, la forme, les sentiments qu'il véhicule. Il y court la vie, et plus encore, il y court l'envie de la vie. Un livre que je ne pense pas oublier de sitôt. (Prix mérité de mon point de vue).

Lorsque je serai morte ou lorsque je ne serai plus qu’un vieille poupée qui ne sait plus parler, vous lui direz à ma place. Anna. Je ne connaîtrai pas la femme qu’elle sera mais je voudrais qu’il reste en elle un peu de moi.


sorti en 2004

Illustration : Attilio Pratella

Syngué Sabour : Pierre de patience - Atiq RAHIMI



De nos jours. Afghanistan (ou ailleurs). Une ville en guerre. Une femme veille son mari blessé d'une balle dans la nuque. Il est allongé, immobile, les yeux ouverts, sans paroles, mais peut-être pas sans pensées. Elle va profiter de son état larvaire pour lui exploser à la face tous ses ressentiments, lui avouer ses secrets, lui parler comme elle n'aurait jamais pu le faire s'il avait été dans un état "normal". Cette fois, il va devenir sa "chose", sa "syngué sabour", cette pierre qui absorbe les douleurs et souffrances avant d'imploser et de permettre de recouvrer la liberté.

 


Difficile de dormir facilement après les dernières lignes d'une telle histoire. D'abord parce qu'elles se sont pas très explicites : nous sommes obligés de choisir entre parabole ou hallucination, car enfin, l'homme se réveille-t-il ? Frappe-t-il sa femme ? Est-ce son imaginaire à elle ? Et puis ce qui dérange, ce sont toutes ces petites bribes de souffrance, femmes mal aimées, mal mariées, mal bais..., ignorantes de l'amour, de simples ombres vivant dans la crainte, la peur, d'être égorgée violentée, violée, d'avoir faim, de manquer d'eau, de dormir sans rêve. Une vie sans amour est-elle concevable ? Au prix de quelle survivance ?

Les bruits de la guerre, les tirs, le feu, les cris se mêlent dans l'agonie des espoirs. Vous comprendrez que cette histoire ne se lit pas d'une seule traite, pas pour moi. Il a fallu que je m'y plonge au compte-goutte, à l'image du goutte à goutte qui relie la poche de sérum à l'homme cataleptique. Car il faut s'imprégner de cette souffrance à petite dose.

Une histoire terrible que celle de cette femme qui, bien que mariée de force, finit par aimer cet époux de marbre. Cet inconnu effrayant qui ne lui parle pas, qui la possède maladroitement, qui ne sait même pas qu'elle existe, qui lui demande de "cacher sa viande" sous ses habits ! Chapeau à l'auteur qui a su si bien traduire les (res)sentiments féminins !

Le décor maintenant : la terre, la pierre, la nuit, le soleil au travers des rideaux imprimés des oiseaux migrateurs (image récurrente), le vert du rideau qui sépare la chambre du cagibi et le rouge du sang ; noir, rouge, vert : les couleurs du drapeau Afghan. 

Rouge comme le sang de la mort, de la vie, de la virginité, de la menstruation. Tous ces sangs qui semblent ne "purifier" que les âmes folles ou affolées. La femme devient ivre, ivre de colère, ivre de reproches, ivre de paroles. Elle ne se reconnaît plus, elle, l'insoumise devient une sorte de furie, une démone : non ! elle n'est que l'habitante égarée d'un nid maudit, abandonnée des siens, abandonnant elle aussi peu à peu ses repères. Elle voudrait abattre les murs élevés autour de ses rêves d'amour et de liberté. Et nous avec. Mais nous ne pouvons que constater notre impuissance. Un livre troublant qui me touche.

Elle s'approche encore du rideau, déplace légèrement les matelas qui dissimulent la cachette. Elle regarde son homme droit dans les yeux vitreux, et dit : "J'espère quand même que tu arrives à saisir, à absorber tout ce que je te dis, ma syngué sabour." Sa tête dépasse légèrement du rideau. "Peut-être que tu te demandes d'où je peux tenir tout cela ! Oh, ma syngué sabour, j'ai tant de choses à te dire encore..."

sorti en 2008

Illustration d'entrée de billet : Argante

Trois femmes puissantes - Marie NDIAYE



1/
Dakar. Enrichi suite au rachat de Dara Salam, un village de vacances, et aujourd'hui ruiné, le père de Norah, avocate à Paris, la presse de venir. Il s'agit de défendre son fils Sony, le frère de Norah. Sony, qui s'est accusé du meurtre de sa belle-mère, la nouvelle femme de son vieux père, et dont il a eu des jumelles (leur nounou est Khady). Que s'est-il passé pour que le petit prince chéri de son père, l'enfant gâté et riche, enlevé à sa famille l'année de ses 5 ans, soit aujourd'hui enfermé à Reubeuss ? Quel monstre s'est assis sur son ventre pour ne plus se relever ?

2/
Abel Descas, l'ancien propriétaire de Dara Salam a assassiné son associé africain avant de se suicider dans sa prison de Reubeuss. Alors âgé de 5 ans, son fils Rudy, est reparti en France d'où il est revenu adulte et professeur. C'est au lycée Mermoz qu'il rencontre Fanta, puis ils se marient, ont un fils Djibril. Accusé d'être le fils d'un assassin par des élèves, Rudy les tabasse, ce qui lui vaut une mise à pieds et l'oblige à rentrer en France où plus rien ne sera pareil.

3/
A la mort de son mari dont elle n'a pu enfanter, Khady se retrouve sans ressources et à la merci de l'indifférence de sa belle-famille qui ne tarde pas à l'expédier clandestinement en Europe où elle doit retrouver sa cousine Fanta et assurer l'envoi d'argent. Mais Kadhy refuse de s'embarquer et traverse de douloureuses épreuves avant de trouver sa seule liberté possible.

 


Dire que pour moi, il s'agit bien d'un roman et pas de 3 nouvelles comme j'ai pu le lire et l'entendre. Roman dont l'unité est complexe, mais bien réelle. C'est un roman qui parle de l'Afrique, dont les héros sont blancs et noirs, tous sont des pions dans le grand jeu du hasard comme sur un échiquier. Les histoires des personnages sont imbriquées comme les motifs d'un tissu africain, d'ombres et de lumières. 

Dans le premier récit, nous sommes Norah, perdue à l'heure des retrouvailles avec ce père qu'elle redoute, qu'elle exècre, qu'elle identifie à un oiseau qui va se nicher le soir dans le grand flamboyant à côté de la maison.

Dans le deuxième récit, Rudy se débat avec sa culpabilité d'avoir arraché sa femme à son pays et d'avoir causé sa perte, ou plutôt sa morne déconvenue de n'avoir pas retrouvé un travail équivalent à celui qu'elle exerçait dans son pays. Fanta qu'il imagine être devenue une buse chargée de fondre sur lui désormais comme pour le punir.

Et pour achever ce roman, nous suivons Khady, obligée de se réfugier dans un certain abandon de son corps de souffrance. La faim, la soif, la douleur, ne lui sont plus rien dans sa bulle de rêve. Elle n'est plus de ce monde et rien ne peut lui arriver. Elle vole.

Parce que leur fils unique l'avait épousée en dépit de leurs objections, parce qu'elle n'avait jamais enfanté et qu'elle ne jouissait d'aucune protection, ils l'avaient tacitement, naturellement, sans haine ni arrière pensée, écartée de la communauté humaine, et leurs yeux durs, étrécis, leurs yeux de vieilles gens qui se posaient sur elle ne distinguaient pas entre cette forme nommée Kadhy et celles, innombrables, des bêtes et des choses qui se trouvent aussi habiter le monde. (p.256)

Chaque femme s'échappe d'une réalité insupportable, à leur manière : oubli du passé, oubli de soi, oubli de ses désirs. Elles deviennent des oiseaux, libres de se déplacer dans un ciel bienveillant, sans frontières, sans entraves, sans jugements. Globalement, c'est un roman puissant mais j'ai pourtant eu du mal à accrocher à cette lecture. Ce n'est pas les personnages eux-mêmes que j'ai trouvé peu attrayants, pas du tout, au contraire, ils sont très attachant. Non c'est plutôt le style qui ne colle pas avec ce que j'aime lire. Un style trop travaillé et qui ne fait pas "naturel", avec lequel je n'ai pas pu me fondre. La touche mystérieuse est bien vue, elle apporte l'onirisme, le côté magique, "vaudou", à cette histoire africaine.

Au fil de la lecture, j'ai très vite songé à la trilogie de Krzysztof Kieślowski : Bleu, Blanc, Rouge, car comme dans ces films, il y a la présence de personnages qui se croisent sans se rencontrer, qui fréquentent les mêmes espaces en un temps décalé, qui s'effleurent sans se reconnaître. Je n'aime pas trop le titre que je ne trouve pas particulièrement bien choisi : d'abord, il n'est pas vraiment question de trois femmes pour moi, car Fanta est trop en retrait d'un récit plutôt focalisé sur les sentiments de son mari Rudy. Ensuite, elles ne sont pas vraiment puissantes. Ou plutôt, une seule d'entre elles l'est : Khady, la plus miséreuse, la moins instruite, la plus faible, la plus humiliée, la seule qui n'a rien d'autre qu'elle même pour se sauver, mettre son âme à l'abri de l'adversité.

Ils arrivèrent enfin dans une zone déserte éclairée de lumières blanches comme un éclat lunaire porté à incandescence, et Khady aperçut le grillage dont ils parlaient tous.

...elle voulait monter encore et se rappelait qu'un garçon lui avait dit qu'il ne fallait jamais, jamais s'arrêter de monter avant d'avoir gagné le haut du grillage, mais les barbelés arrachaient la peau de ses mains et de ses pieds et elle pouvait maintenant s'entendre hurler et sentir le sang couler sur ses bras, ses épaules, se disant jamais s'arrêter de monter, jamais, répétant les mots sans plus les comprendre et puis abandonnant, lâchant prise, tombant en arrière avec douceur et pensant alors que le propre de Khady Demba, moins qu'un souffle, à peine un mouvement de l'air, était certainement de ne pas toucher terre, de flotter éternelle, inestimable, trop volatile pour s'écraser jamais, dans la clarté aveuglante et glaciale des projecteurs. (p.315)

sorti en 2009