mercredi 18 mars 2026

Palmyre l'irremplaçable trésor - Paul VEYNE


Paul Veyne écrit cet essai en hommage à l'archéologue Khaled Al-Asaad, ancien directeur général des Antiquités de Palmyre qui est mis à mort par le groupe islamiste (Daech) par décapitation en 2015. En 12 chapitres, l'auteur donne une représentation de ce que fut la ville antique gréco-romaine érigée en Syrie sur la route de la soie : son architecture, ses habitants, le commerce, ses dirigeants.



J'ai découvert ce livre dans la bibliothèque familiale et j'ai voulu le lire pour m'informer tout simplement de ce qu'était Palmyre et pourquoi elle fut détruite.

Etant très ignorante en matière historique de ce côté du monde, j'ai tout de même été ralentie dans ma lecture qui est censée s'adressée à "tout le monde", dans ce cas, des illustrations auraient été bienvenues, par exemple pour positionner la Syrie et montrer sa situation sur la fameuse "route commerciale", ou la route de la soie évoquée.

clic pour faire loupe sur la Syrie


Pour ma part, je n'ai pas trouvé que ce livre soit un livre de vulgarisation, car il y a bien trop de notions sur l'histoire antique romaine (spécialité de l'écrivain historien), grecque et perse.

Je me suis un peu documentée après ma lecture pour mieux comprendre ce qui s'est passé en 2015. Les terroristes enlèvent Khaled al-Asaad, le torturent un mois pour qu'il révèle l'emplacement des trésors cachés du site puis vont dynamiter les ruines de Palmyre qui étaient alors assez bien conservées pour leur ancienneté. De plus, l'auteur fait beaucoup de digressions, en particulier sur la reine Zénobie dont je n'avais jamais entendu parlé, donc toute cette partie m'a un peu perdue dans le rythme de lecture même si l'évocation de cette femme est intéressante.

Zénobie, reine de Palmyre, IIIè siècle


L'ordre des 12 chapitres est assez aléatoire car il dépend de la thématique que l'auteur souhaite évoquer : il n'est pas question ici de survoler les époques de la vie à Palmyre mais plutôt de traiter certains points comme : les tribus, les dieux, la religion, la langue, etc...

En résumé, ce livre est intéressant mais sa structure est trop décousue et il ne répond que partiellement à la question "pourquoi ont-ils détruit Palmyre ? On trouve à la page 121 (sur 143) l'extrait suivant :

Ils ont fait sauter ce temple de Palmyre et ils ont saccagé plusieurs sites archéologiques du Proche-Orient pour nous montrer qu'ils sont différents de nous et qu'ils ne respectent pas ce que vénère la culture occidentale.
J'ignore si cette explication est vraie car, pour ma part, je ne vénère pas du tout les monuments ou oeuvres du passé ! j'admire ceux qui les ont créés (et il devrait en être de même pour tout humain, humble devant tant de beauté).
 

Quelques liens pour aller plus loin



Illustration d'entrée de billet : le temple de Baalshamin à Palmyre par Robert Wood (1753)

samedi 21 février 2026

L'Atlantide - Pierre BENOIT



1903. Le journal d'un jeune officier, le lieutenant Olivier Ferrières, est retrouvé où il écrit les évènements qui précédèrent son départ pour la cité de l'Atlantide en compagnie du capitaine André de Saint-Avit. Ce dernier a une réputation peu glorieuse : Saint-Avit a tué le capitaine Morhange, son camarade de mission 6 ans auparavant. Ferrière écrit dans son journal le récit révélé par Saint-Avit qui confirme dans quelles circonstances il a mis fin aux jours de Morhange six ans auparavant, alors que tous les deux étaient tombés en embuscade lors d'une mission d'exploration pour documenter la géographie et la géologie d'une partie du Sahara. Intéressés par de mystérieuses inscriptions dans les montagnes du Hoggar, ils débouchent dans une ville cachée sur laquelle s'exerce l'autorité de la cruelle reine Antinéa, descendante du dieu Neptune.


Après Lunegarde, je poursuis mes envies de lecture d'auteurs désuets mais qui furent parmi les plus grands de leur époque : Pierre Benoit fut membre de l’Académie française. J'avais déjà lu ce roman dans ma jeunesse mais je n'en avais gardé aucun souvenir.
J'ai été plus intéressée par le thème de l'aventure, du dépassement de soi dans des conditions extrêmes, de l'aspect géostratégique de cette aventure, mais pas du tout convaincue par l'histoire d'amour (et de mort) de cette mystérieuse Antinéa, une psychopathe qui momifie ses amants qu'elle fait assassiner lorsqu'elle s'en lasse. J'ai trouvé assez invraisemblable la description de la salle de marbre rouge qui contient 120 niches dans les murs ou sont déjà entreposés une cinquantaine d'amants momifiés. Antinéa tombe amoureuse de Morhange qui est presque "dans les ordres religieux" et qui reste complétement insensible à son charme vénéneux. Saint-Avit est envoûté par Antinéa et assassine son compagnon et ami Morhange dans un épisode de délire jaloux. Situation pour le moins rocambolesque. Après le meurtre, Saint-Avit décide de s'échapper et est aidé par une jeune esclave ancienne princesse déchue. Il sera retrouvé par miracle. 6 ans plus tard, il décide de retourner dans la cité de l'Atlantide et Ferrières ne peut s'empêcher de le suivre et nous laisse son journal en guise de testament. 

– Quel est ce livre ? balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant, m’épouvanta.
– Ce livre, répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge, c’est le plus grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c’est le Critias ou l’Atlantide.
– Le Critias ? Mais il est inachevé, murmura Morhange.
– Il est inachevé en France, en Europe, partout, dit M. Le Mesge. Ici, il est achevé. Vérifiez l’exemplaire que je vous tends. – Mais quel rapport, quel rapport, répétait Morhange, tandis qu’il parcourait avidement le manuscrit, quel rapport y a-t-il entre ce dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette femme, Antinéa ? Pourquoi est-il en sa possession ?
– Parce que, répondit imperturbablement le petit homme, parce que ce livre, à cette femme, c’est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez-vous ? Parce qu’il établit sa prodigieuse généalogie ; par ce qu’elle est…
– Parce qu’elle est ? répéta Morhange.
– Parce qu’elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante des Atlantes.

Le roman a été plusieurs fois adaptés mais le film de 1932 est le plus fidèle, les autres films sont une interprétation très éloignée du récit.
film de 1932 - Antinéa et Morhange, 2 affiches du film 


Comme d'autres romans d'aventure à cette époque, l'histoire de l'Atlantide paraît d'abord en feuilleton dans la Revue de Paris à partir du 15 novembre 1918 avant d'être publié par Albin Michel en 1919.
Pendant deux heures, nous allâmes. Je n’échangeai pas une parole avec Morhange. J’avais l’intuition nette de la folie que nous étions en train de commettre en nous risquant avec cette désinvolture dans la région la moins connue, la plus dangereuse du Sahara. Tous les coups qui, depuis vingt ans, travaillent à saper l’avance française sont sortis de ce Hoggar redoutable. Mais quoi ! c’était de plein gré que j’avais apporté mon adhésion à cette folle équipée. Je n’avais plus à y revenir. À quoi m’eût servi de gâter mon geste par une apparence continuelle de mauvaise humeur ? Et puis, il fallait bien me l’avouer, la tournure que commençait à prendre notre voyage n’était point pour me déplaire. J’avais, dès cet instant, la sensation que nous nous acheminions vers quelque chose d’inouï, vers quelque monstrueuse aventure.

publié en 1919
grand prix du roman de l'Académie française en 1919

illustration d'entrée de billet : la reine Tin Hian par Hocine Ziani.

dimanche 1 février 2026

Les années - Virginia Woolf



De 1880 au temps présent (1937) nous suivons le quotidien de la famille Pargiter, famille nombreuse entourée de cousins et amis. Onze chapitres pour décrire un demi siècle de morceaux de vie comme des tranches coupées qui laisse apparaître certains détails et qui laisse en deviner d'autres, la mère mourante, les feuilles chassées dans la rue, l'ainée qui tient les comptes, les promenades en victoria ou omnibus, le "tea time", les soirées au théâtre, la pluie en longs fils d'argent dans la lumière des réverbères, les retrouvailles de ceux partis à l'étranger, etc. Les habitations enveloppent les personnages comme le ferait une boîte autour de danseurs qui tournoient sur eux-mêmes entraînés par une petite musique, des maisons chaleureuses et protectrices qu'il faut déserter lorsque lorsque vient la mort des parents qui oblige à quitter les lieux pour se contenter de modestes appartements.


"Les Années" (The years") est le dernier roman de 1937 écrit par Virginia Woolf morte en 1941. A cause d'un nombre importants de personnages et le manque de liste au début du roman par exemple j'ai eu du mal à situer les uns et les autres au fil de ma lecture parfois délaissée durant plusieurs jours. Il n'y a pas de contexte spécifique si ce n'est la volonté d'introduire quelques faits historiques (guerre, fin de guerre) dans le quotidien des Pargiter et de leurs familiers.

La guerre était finie – quelqu’un le lui apprit pendant qu’elle faisait la queue à l’épicerie. Les canons tonnaient et les sirènes se lamentaient. (chapitre 1918)

Dudley house (près de Hyde park comme la maison des Pargiter)

Elle (*) s’était parlé à elle-même, tout haut, dans l’omnibus. Il fallait perdre cette habitude, attendre l’heure de se laver les dents. L’omnibus s’arrêtait, heureusement. Elle sauta à terre, pressa le pas sur Melrose Place, et se sentit jeune et vigoureuse. Elle observait tout avec des yeux neufs, après le Devonshire, et remarqua la longue perspective d’Abercorn Terrace, avec ses nombreuses colonnades. Les maisons ornées de porches et de jardins en façade avaient toutes un aspect éminemment respectable ; dans chaque pièce, sur le devant, elle croyait voir le bras d’une femme de chambre passer sur la table, mettant le couvert pour le déjeuner. Dans plusieurs salles à manger, les gens s’asseyaient déjà. On les apercevait par l’entrebâillement en forme de tente que traçaient les rideaux. Eleanor serait en retard chez elle, pour le déjeuner ; elle monta en courant les marches du perron et enfonça sa clef dans la serrure. Puis, comme si elle les entendait prononcer, des mots se formèrent dans son esprit : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter. » Elle s’arrêta, avec sa clef dans la serrure. L’anniversaire de Maggie, le cadeau de son père, elle l’avait oublié et redescendit les marches en hâte. Il lui fallait encore allez chez Lamley. (* il s'agit d'Eleanor)

Eleanor est un personnage central qui a 20 ans au premier chapitre et qui en a 70 ans à la fin et ce qui est étrange c'est que pour moi, elle ne vieillit pas réellement, l'auteur ne décrit pas seulement son aspect extérieur, ses faiblesses physiques éventuelles mais nous laisse voir ses idées, ses sentiments. 

Elle avait l’impression que les choses passaient devant elle, tandis qu’elle était étendue sous le drap. Mais ce n’est plus le paysage qui passe, songea-t-elle, ce sont les vies humaines, nos vies changeantes. 

C'est le personnage auquel je me suis rapidement identifié car il apparaît régulièrement et que sa personnalité est plutôt positive et proche de ce que j'aurais pu faire : être le mur porteur de la famille, la permanence utile toujours dévouée, observatrice et actrice sans s'encombrer des conventions. Même au moment de quitter sa maison familiale, elle accepte le soulagement de cette décision sans refuser la nostalgie qui s'empare d'elle.

Alors Crosby,* avec Rover au bout de sa chaîne, se mit à descendre de biais les marches glissantes. Eleanor tint la porte ouverte et les suivit des yeux. C’était un moment affreux, malheureux, confus, où tout semblait faux. Crosby avec son désespoir, et elle-même si satisfaite. Cependant, ses larmes se formaient et tombaient, tandis qu’elle tenait la porte. Ils avaient tous vécu là ; c’est d’ici qu’elle faisait un geste de la main à Morris lorsqu’il allait à l’école ; là, dans ce petit jardin qu’ils plantaient des crocus. Et maintenant Crosby, sous les flocons de neige qui tombaient sur sa capote noire, grimpait dans le fiacre avec Rover dans les bras. Eleanor ferma la porte et rentra. (Crosby : l'aide de maison des Pargiter) 

Une lecture plutôt laborieuse si l'on veut suivre à chaque page "qui est qui pour qui", pour ma part j'ai abandonné cette maîtrise des personnages pour me laisser porter par la poésie du texte, et aussi par la détection de quelques passages autour de l'eau, des fleuves, qui laisse à penser que l'auteur avait peut-être déjà quelques années avant son suicide par noyade marqué cette attirance pour l'eau.
Tandis qu’elle restait les yeux fixés sur le fleuve, un sentiment, enfoui au fond d’elle-même, traça une ébauche avec les lignes du courant. Le dessin était douloureux. Elle se souvenait d’une soirée, après certaines fiançailles. Elle était à cette même place ; elle pleurait ; ses larmes coulaient, et son bonheur, semblait-il, s’effondrait.

publié en 1937

Les années apportent des changements, détruisent certaines choses, en entassent d’autres ; ennuis et soucis reparaissent.

Illustration d'entrée de billet : William Orpen "Window in London Street"

jeudi 8 janvier 2026

Au nom de la justice - Vish DHAMIJA



New Delhi, la fille de Gayatri, la domestique du couple d'avocats Vansh et Priti Diwan est violée par Maheep, un camarade d'école de leur fille Vamini mais aussi le fils de Maninder Singh, un magnat malhonnête pour lequel Diwan est l'avocat d'affaires attitré, et laissée pour morte après avoir été frappée et avoir perdu beaucoup de sang ; la jeune fille est dans le coma mais finit par se réveiller. Vansh Diwan se retrouve dans une situation délicate lorsque son "patron" lui demande de mettre en place une défense contre les accusations de viol dont son fils va être accusé, et que son épouse Priti attend de lui qu'il représente leur domestique qui n'a aucune chance devant les pressions que pourrait mettre en oeuvre Singh si elle doit se contenter de l'aide juridictionnelle gratuite. Finalement Priti demande à Akash Hingorani, leur camarade de promotion, de prendre en charge l'affaire. Mais la situation s'inverse lorsque Maheep est retrouvé mort : Singh accuse Gayatri d'avoir voulu venger sa fille en assassinant son fils et Hingorani doit désormais défendre sa cliente qui se retrouve accusée de meurtre.

Vansh était un homme honnête, mais, en tant qu’avocat pénaliste, il était inévitable qu’il côtoie des personnages peu recommandables, ce qui perturbait Priti. L’un de ces personnages était le plus gros client de Vansh Diwan en termes de revenus annuels : Maninder Singh. Priti trouvait extrêmement pénible d’être en présence de Jaya et Maninder lorsqu’ils se voyaient. Elle les décrivait comme désagréables, pitoyables, mais inéluctables, tout comme des excréments. Cependant, ils étaient obligés de se fréquenter de temps en temps, car leur fils et Vamini étaient dans la même classe.

L'auteur Vish Dhamija a fait des études de droits et cela explique les détails de l'affaire judiciaire mis en scène durant de nombreux chapitres. L'histoire est bien menée et sans faux pas ou explication tarabiscotée de dernière minute, la culpabilité de celui qui a assassiné Maheep est révélée à la toute fin avec subtilité et une sorte de satisfaction jubilatoire. Le roman dénonce les inégalités sociales dans le prisme de ce procès mais on comprend bien que si Gayatri n'avait pas été domestique chez des avocats, son cas aurait été vite traité et elle aurait été arrêtée, condamnée et emprisonnée alors que non coupable. Le récit passe même en revue ce que risquent Gayatri et sa fille si Singh s'occupe de leur sort : élimination pure et simple sans crainte d'être poursuivi.
Maninder avait commencé par attirer de jeunes étudiantes dans les lits des politiciens, puis était devenu proxénète à plein temps. La prostitution n’était pas une idée novatrice ni une activité nouvelle, mais il avait réussi à éliminer sans pitié les rivaux qui lui faisaient concurrence sur le marché. Il avait repris leurs affaires, et leurs filles. Ceux qui s’opposaient à lui avaient tout simplement disparu du jour au lendemain.
 

photo libre de droits par Ayrus Hill via Unsplash


  • Coup de coeur : oui
  • Structure du roman : correcte, divisé en 32 chapitres
  • Crédibilité de l'auteur : oui, nombreux détails du déroulé de la justice indienne 
  • Style : excellent, vif et agréable à lire, nombreux dialogues et de l'humour aussi malgré les deux tragédies (viol et assassinat),
  • Tension narrative : présente, on a envie de savoir si Gayatri sera acquittée et surtout si le magnat véreux aura son bras long enfin coupé
  • Intérêt de l'histoire : affaire judicaire démontrant la nécessité pour les pauvres d'avoir des relations efficaces pour les défendre sans subir de pressions devant les "grands". 
  • Psychologie : l'auteur s'attache à mettre en lumière les réflexions de nombreux personnages, on a vraiment l'impression de les côtoyer et de connaître leur pensées, leurs craintes et leurs combats intimes
  • Bémol : j'aurais aimé que le roman intègre plus de détails sur l'Inde, il y a très peu de descriptions sur l'environnement, à part le port d'un sari pour une femme, et le fait de la crémation pour Maheep ; pour le reste, peu de description des intérieurs, des repas - à part un petit déjeuner au jus d'orange et aux toasts beurrés. Il est également dommage qu'il y ait un grand déséquilibre entre les personnages : certains sont très développés mais d'autres sont quasi inexistants comme la mère de Maheep, on en parle au début (frivole) et à la fin (mère en deuil) mais c'est une ombre le reste du roman sur 350 pages.
Elle fit griller du pain, le beurra généreusement, remplit un verre de jus d’orange, monta les marches menant à sa chambre et frappa doucement à la porte. Pas de réponse. Elle frappa à nouveau. Rien. Elle regarda l’heure : il était presque 10 heures. Redoutant l’idée de le réveiller – elle se dit qu’il ne serait pas de très bonne humeur, compte tenu de ce qu’il avait vécu, la veille – elle retourna à la cuisine pour continuer ses autres tâches. Elle pourrait toujours refaire le petit-déjeuner quand Maheep baba serait debout. (paragraphe où la servante des Singh s'inquiète de la non réponse de Maheep et pour cause...il est déjà mort)

publication 2026


Lu en avance grâce aux éditions Mera et offre Netgallay
#Aunomdelajustice #NetGalleyFrance

Illustration en entrée de billet : un pichwai origine inconnue (trouvé sur Pinterest)

dimanche 4 janvier 2026

Lunegarde - Pierre BENOIT

1929. Tandis qu'il voyage à bord d'une guimbarde dans la plaine garonnaise afin de prendre le navire qui l'emportera en Egypte où il est nommé pour conduire les travaux de revêtement sur le canal du Suez, l'ingénieur des ponts et chaussées Costes est percuté par la voiture de M. de Lunegarde qui l'invite à patienter chez lui, dans le petit village de Lunegarde, le temps que la voiture soit réparée et que sa blessure au genou démis se cicatrise et qu'il puisse reprendre la route. L'atmosphère dans cette grande bâtisse est étrange mais pas autant que l'attitude d'Elisabeth, la jeune fille de la maison qui se glisse dans son lit. Eperdu d'amour soudain, sans doute attisé par le sentiment de dette, il lui offre le mariage. Elle y consent à une seule condition : qu'il retrouve trace de sa mère dont elle est sans nouvelles depuis l'âge de 3 ans, en effet M. de Lunegarde a quitté la Tunisie sans son épouse et ne veut plus entendre parler d'elle.

De livre en livre

Certaines lectures en appellent d'autres, c'est le cas pour celle-ci après avoir lu Belphégor d'Arthur BERNÈDE, en particulier suite à ce passage :

- Voilà pourquoi, déclarait l’inspecteur, j’en suis arrivé à me demander si la statue de Belphégor n’aurait pas jadis servi de cachette à l’une de ces nombreuses sectes qui serait en ce moment désireuse de récupérer les papiers qu’on y avait déposés.
- Mon cher Ménardier, c’est un sujet de roman pour Pierre Benoit, que vous me racontez là… C’est évidemment très captivant, et nul doute que ce grand romancier populaire n’en tirerait un très amusant récit. Mais un limier tel que vous doit se méfier de son imagination… vous auriez tort de vous engager sur une piste qui ne peut que vous procurer une amère déconvenue. De tout ce que vous m’avez dit, je ne retiens qu’une chose, car elle est capitale, c’est que, pour être revenu deux nuits de suite au Louvre, le Fantôme doit avoir un motif aussi grave qu’impérieux. J’ajouterai qu’il n’y a pas de raison pour qu’il ne revienne pas encore dans la salle des Dieux barbares…
- Monsieur le directeur, j’allais vous le dire, et j’ai l’intention d’établir, dès ce soir, une souricière dans cette salle où il s’est déjà passé de si terribles choses. Seulement, voilà, maintenant qu’il nous sent à ses trousses, le Fantôme osera-t-il reparaître ?
Arthur Bernède. Belphégor

Préambule

Au hasard parmi tous les titres de Pierre Benoit à ma disposition, j'ai choisi ce roman, pour son titre énigmatique : "Lunegarde". Le résumé m'a intéressée, ainsi que l'avis de la seule critique disponible sur le site Babelio (qui reste mon seul thermomètre pour mesurer mes éventuels dispositions à choisir une lecture, je ne me fie plus du tout aux seules injonctions des réseaux sociaux qui ne me semblent  jamais totalement honnêtes. Il me semble avoir lu de lui il y a longtemps l'Atlandide et je pense le relire cette année, histoire de me remettre à jour sur cet auteur connu pour avoir été un écrivain-voyageur de qualité (il fut de fait membre de l'académie française). 
Pierre Benoit (1886-1962)

Mon avis

Ce qui m'a d'emblée plu, c'est le ton presque humoristique au service d'un récit pittoresque et quasi sacerdotal : une quête éperdue en pays étranger : retrouver de témoignage en témoignage, plus aléatoires les uns que les autres, la trace de madame Armance Lunegarde pour l'amour de mademoiselle Lunegarde pour qui le sort de sa mère passe avant son propre bonheur. Il s'ensuit un parcours épique à la recherche d'Armance, également connue sous le pseudo Janine Dupré, artiste de cabaret et femme de petite vertu, que le héros entamera durant une année avant de devoir séjourner en France pour un rendez-vous professionnel et où il finira par retrouver madame Lunegarde en un lieu surprenant qui achèvera sa quête.

Les tribulations de Costes sont décrites à la manière d'une enquête policière à la recherche d'une femme au passé trouble qui finit par envoûter le jeune ingénieur :
La promesse faite en novembre, au cours de ces lugubres et fantastiques heures, il s’en rendait compte non sans effroi, n’entrait plus que pour bien peu dans sa sombre volonté d’aboutir. Élisabeth disparaissait devant Armance de Lunegarde. De ces deux femmes, la fille et la mère, c’était celle qu’il ne connaissait point, ou qu’il ne connaissait que par sa sordide couronne de détails honteux, qui brillait d’un plus pur éclat, qui vivait d’une réalité plus vivante que l’autre, l’impérieuse et sauvage vierge, dont il avait tenu cependant, toute une nuit, le corps tout nu entre ses bras.
Le roman se lit vite et témoigne, comme d'autres oeuvres de cet auteur, de sa connaissance des lieux décrits, ici l'Egypte et particulièrement Ismaïlia, les travaux conduit autour du canal de Suez, les informations sont suffisamment générales et éloquentes pour ne pas perdre le lecteur tout en l'informant.

Inauguration du canal de Suez par Edouard Riou



Structure du roman : correcte, divisé en 10 chapitres de I à X
Crédibilité de l'auteur : oui, nombreux détails de l'environnement et de la société 
Style : très correct et drôle
Coup de coeur : oui
Tension narrative : présente, on a envie de savoir ce qu'est devenue madame Lunegarde et l'intérêt est toujours là au chapitre X
Intérêt de l'histoire : j'ai eu envie d'en apprendre plus sur l'histoire du canal de Suez.

publié en 1942 (Albin Michel)

Inspiré par le roman, une libre adaptation :

film sorti en 1946



Illustration d'entrée de ce billet : Jean Emile Vallet, village de campagne

jeudi 1 janvier 2026

Allmen et le dernier des Weynfeldt - Martin Suter


Le détective Allmen est mandaté par Adrian Weynfeldt, un richissime amateur d’art qui vient de remarquer la disparition d'un tableau auquel il tient : un Picasso qui n'entre dans aucun catalogue raisonné car réputé faux, il ne souhaite pas contacter la police pour cette raison. Allmen entreprend d'interroger les amis conviés pour un diner et dont au moins l'un d'entre eux aurait pu faire le coup. La requête des vidéoprotections de l'entrée de son immeuble permettrait de voir qui entre ou sort encombré d'un gros paquet mais curieusement les caméras n'ont rien enregistré ce soir là.


Je me suis laissée tentée par ce roman par le bouche-à-oreille et l'ai réservé à la médiathèque (je limite désormais mes acquisitions). C'est très sympathique car les deux protagonistes s'entendent bien dans leur disposition à boire et manger dès que possible, toutefois je n'ai pas réussi à leur donner corps et parfois ils se confondaient dans ma tête.

Moins de 200 pages et pourtant l'enquête avance très lentement, d'interrogation en interrogation. C'est effectivement du genre cosy-mystery quoiqu'il y ait un mort qui n'a rien à voir avec le vol du tableau. La bonne surprise vient des associés d'Allmen, qui sont ses serviteurs qui ont double casquette, c'est drôle et original.

– Eh bien ? demanda Allmen. 
– Il est manifestement très, très riche. Carlos se leva, plongea la main dans la poche ventrale du tablier qu’il portait pour cirer les chaussures et en sortit un morceau de papier qu’il déplia. C’était une photo peu avantageuse d’Adrian Weynfeldt debout à côté d’un chevalet supportant un tableau qui représentait une femme nue agenouillée devant un feu de cheminée. La légende annonçait : Vente aux enchères chez Murphy’s. Femme nue devant une salamandre de Félix Vallotton a changé hier de propriétaire moyennant le prix sensationnel de 4,1 millions. À côté du tableau, sur la photo : l’expert en art suisse de la salle des ventes.
– J’ai tapé son nom sur Google. Il a hérité une fortune de ses parents.

Pour moi c'est une première lecture de cet auteur auquel je crédite un style très correct mais pas exceptionnel. La singularité de ce roman réside surtout dans les protagonistes, plutôt sympathiques.

Structure du roman : bien
Crédibilité de l'auteur : oui
Style : correct et drôle
Coup de coeur : non
Tension narrative : aucune (on se fiche royalement de qui a volé le tableau)
Intérêt de l'histoire : se détendre avec un livre policier sans scène obscène.

publié en 2025
Traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni

illustration d'entrée de billet : "La Salamandre" de Félix Vallotton (1900) collection particulière.

mercredi 17 décembre 2025

Belphégor - Arthur BERNÈDE



Un veilleur de nuit est assassiné au Musée du Louvre. La police, en la personne de l'inspecteur Ménardier, se met en quête du coupable ainsi que le détective privé Chantecoq et le journaliste Jacques Bellegarde qui travaille au Petit Parisien.

Le début
- Il y a un fantôme au Louvre ! 
Telle était l’étrange rumeur qui, le matin du 17 mai 1925, circulait dans notre musée national.
Partout, dans les vestibules, dans les couloirs, dans les escaliers, on ne voyait que des gens qui s’abordaient, les uns effrayés, les autres incrédules, et s’empressaient de commenter l’étrange et fantastique nouvelle.
Dans la salle dite des « David », devant le célèbre tableau, le Sacre de Napoléon, deux gardiens discutaient avec animation.
Bientôt, les balayeuses et les frotteurs qui, ce jour-là, n’accomplissaient que fort distraitement leur besogne, s’approchaient d’eux, afin d’écouter leur conversation, qui ne pouvait manquer d’être fort intéressante.




Avis mitigé

Une lecture que j'ai moyennement apprécié : j'ai aimé l'humour qui est distillé à de nombreuses reprises mais j'ai été agacée par la longueur du récit aux multiples rebondissements et les innombrables répétitions (35 passages de la formule "roi des détectives" pour nommer Chantecoq).

Dévoilement de l'histoire

Après avoir acheté un buffet au collectionneur Papillon dans lequel se trouvait un livre ancien qui indique l'emplacement d'un trésor dans le Louvre, Simone Desroches, héritière ruinée et maîtresse de Jacques Bellegarde, met en place un cambriolage (qui tourne mal avec la mort d'un gardien qui l'a surpris). Revêtue d'un costume effrayant de fantôme couvert d'un drap noir, elle s'introduit de nuit dans le Louvre afin de récupérer une caisse renfermant un trésor caché sous une statue. Il ne lui reste plus qu'à faire fondre les pièces d'or et récupérer les pierres précieuses de la couronne afin de fuir à l'étranger et se refaire une nouvelle vie. Mais c'est sans compter la perspicacité des deux polices (Ménardier et Chantecoq) à ses trousses, aussi elle n'hésite pas à créer de faux témoignages pour accuser son ex amant Bellegarde d'être Belphégor, celui-ci ayant mis fin à leur relation car il est tombée amoureux de Colette, la fille de Chantecoq. Le journaliste devra se cacher chez Chantecoq pour permettre au détective de découvrir le pot aux roses. Après avoir mis en scène sa propre mort, incarné sa soeur venue rendre ses hommages devant sa dépouille, Simone ressuscitée finit par se suicider dans un grand final théâtral.




Où l'intérêt s'étiole



Le style n'est pas si mal mais la structure du roman, basée sur les publications épistolaires dans un journal quotidien, illustre parfaitement ce que j'ai déjà remarqué pour "Le faucon de Malte" : on a l'impression qu'il faut tenir le lecteur en haleine, le titiller pour qu'il achète la suite (qui n'en finit plus...). Les multiples rebondissements sont parfois invraisemblables mais le livre se lit assez rapidement.

En parallèle des publications quotidiennes de 1927, un film de 4 épisodes fut projeté dans le même temps. Et lorsque le feuilleton littéraire s'acheva, le roman fut publié en avril 1927.

1927

De nombreux thèmes abordés qui sont toujours d'actualité

  • Le besoin d'argent, coûte que coûte même au prix d'un assassinat.
  • Les méfaits de la drogue.
  • La vacuité des rentiers (époux Papillon).
  • Les a priori de l'étranger : avec le (long) passage humoristique entre les époux Papillon lorsque lui veut rester pour acquérir un bibelot de plus et qu'elle veut repartir en voyage au plus vite.
- Eudoxie, il nous est impossible de partir demain au Japon.
- Pourquoi ? 
- Parce que j’ai lu dans un journal qu’une épidémie de béribéri, apportée à Yokohama par des Noirs, venait d’y éclater et se propageait dans tout l’empire nippon avec une rapidité foudroyante.
- Le béribéri ! s’exclamait Eudoxie. Qu’est-ce que c’est que cela ?
- C’est la maladie du sommeil… Il paraît qu’en moins de huit jours elle a fait plus de cinq cent mille victimes.


Adaptations

Il y eu plusieurs adaptations cinématographiques.



la statue de Belphégor à terre dans la salle des dieux barbares
film (muet) de 1927

Ceux-ci, après avoir reçu ses instructions, se dissimulèrent derrière deux grandes statues qui décoraient la salle des Dieux barbares. Ménardier se blottit dans une énorme vasque où il disparut tout entier, tandis qu’à travers les larges fenêtres garnies de barreaux qui donnaient sur la cour du Louvre, les rayons de la lune se glissaient, nimbant de leur argent clair la tête du dieu Belphégor, gisant toujours au pied de son socle, sur les dalles en mosaïque encore marquées par le sang du gardien Sabarat.

Un peu de géographie

Chantecoq habite sur l'avenue de Verzy qui est une voie privée :
D’un bond, Chantecoq s’élança vers la fenêtre, qu’il ouvrait précipitamment. Le petit jardin au milieu duquel s’élevait la villa était désert ; mais il lui sembla qu’une ombre filait rapidement dans l’allée de Verzy, et se confondait promptement avec les ténèbres.
avenue de Verzy


Illustration d'entrée de billet : anonyme, la salle des saisons Louvre